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Le plus beau fruit de Vatican II

hans_kungLe plus beau fruit de Vatican II ne consiste pas en un seul acte de réforme, mais en un changement de paradigme tout entier. Depuis le concile Vatican II, terminée pour l’Eglise catholique l’époque de la Contre-Réforme qui voulait restaurer le Moyen Âge, fini le temps de la défensive, de la polémique et de la conquête, malgré toutes les résistances qui persistent justement au centre romain.

C’est une nouvelle époque pleine d’espoir qui commence pour elle : une époque d’un renouveau constructif dans tous les domaines de la vie de l’Eglise, un temps de rencontres empreintes de compréhension et de collaboration avec le reste de la chrétienté, avec les juifs et avec les autres religions, voire avec le monde moderne en général.

Les seize décrets que le concile a adoptés pendant son travail de quatre années sont tous des documents de transition dans l’histoire de l’Eglise, documents dans lesquels jaillit malgré tout un renouveau meilleur. Personne ne pourra contester que l’Eglise post-conciliaire est différente de l’Eglise d’avant le concile !

Dans mes Mémoires, j’ai déjà rendu compte de la plupart des résultats des décrets, en expliquant comment, par exemple avec le Décret sur l’œcuménisme, commence une période œcuménique pour l’Eglise catholique. J’ai expliqué aussi que le concile a accueilli toute une série de préoccupations centrales de la Réforme. Quoi qu’il en soit, les demandes principales de mon livre Concile et retour à l’unité (1961) ont été satisfaites.

  • La prise au sérieux de la réforme en tant qu’événement religieux ;
  • La valorisation de la Bible dans la liturgie, dans la théologie et dans la vie de l’Eglise en général ;
  • La réalisation d’une véritable liturgie pour la communauté des fidèles dans le cas de la prédication et de l’eucharistie ;
  • Une revalorisation du laïcat, dans la liturgie et la vie de la communauté ;
  • L’adaptation de l’Eglise aux différentes cultures et son dialogue avec elles ;
  • La réforme de la piété populaire ;
  • La « réforme » de la curie romaine.

Ce bilan signifiera-t-il que tout se réalisera effectivement ? Vraiment, en ce qui concerne le concile, je n’ai jamais été naïf. Je n’ai pas été saisi d’une euphorie conciliaire, ni avant, ni pendant, ni après le concile. Et j’ai toujours attiré l’attention sur la tension fondamentale entre une Eglise qui pousse à la réforme et une curie qui empêche la réforme, me rendant du coup impopulaire auprès de bien des gens.

Quelles sont donc les « questions non résolues par le concile » ?

  • Le contrôle des naissances sous la responsabilité personnelle ;
  • La solution de la question des mariages mixtes (validité du mariage, éducation des enfants) ;
  • Le célibat des prêtres dans l’Eglise latine ;
  • La réforme structurelle de la curie romaine et de son personnel ;
  • La réforme de la pratique pénitentielle : confession, indulgences, jeûne (vendredi) ;
  • La réforme de la tenue vestimentaire et des titres des prélats ;
  • L’implication des régions concernées à l’occasion de la nomination des évêques ;
  • L’élection du pape par un synode épiscopal qui serait davantage représentatif.

Malgré toutes les déceptions le concile a valu la peine. En effet, où en serions-nous sans ce concile, dans la liturgie, dans la théologie, dans la pastorale, dans l’oecuménisme, dans les relations avec le judaïsme, avec les autres religions du monde, avec le monde sécularisé en général ?

Certes, Vatican II n’a pas été autorisé à faire tout ce qu’il aurait pu faire. Mais il accompli bien davantage que ce que la majorité des gens ont attendu de lui. A l’époque, j’écrivais : «  la concile sera la réalisation d’une grand espérance ou il sera une grande déception. La réalisation d’une petite espérance serait – vu l’état sérieux du monde et les besoins de la chrétienté – une grande déception. ». Encore aujourd’hui, rétrospectivement, après cinquante ans, je peux dire : le concile a été la réalisation d’une grande espérance, malgré toutes ses grandes déceptions.

Hans Küng

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Vatican II. Du nouveau du côté du Christ ?

Alain photo à VZ (1)Parmi les écrits de Vatican II, il est un passage étonnant, jamais mentionné, qui mériterait cependant d’être reçu comme clef de lecture pour la mise à jour, l’aggiornamento que propose le Concile. Un texte pour penser la Nouvelle Évangélisation.

 « Car l’Église, (…), n’agit pas ni ne peut agir toujours et immédiatement selon tous ses moyens ; elle connaît des commencements et des degrés dans l’action par laquelle elle s’efforce de conduire à sa réalisation le dessein de Dieu ; bien plus, elle est parfois contrainte, après des débuts heureux, de déplorer de nouveau un recul, ou tout au moins de demeurer dans un état d’incomplétude et d’insuffisance » (Ad Gentes 6).

L’évaluation faite ici par le Concile de l’agir ecclésial ne se rapporte ni à un temps ni à un lieu précis de l’aventure de l’Église mais donne à réfléchir à l’étape que celui-ci inaugure. Étape, car s’il s’était agi de répéter le passé il n’y aurait pas eu besoin de convoquer un Concile (Cf. Jean XXIII). Évaluation qui permet de prendre conscience de la pertinence et du bien fondé de l’événement conciliaire, unique en ses avancées au regard d’une histoire bimillénaire. Une évaluation, un retour sur le vécu, une mise en question, pour aider l’Église à se corriger, se conformer à l’étape de maturité, âge de raison christique où le Concile l’introduit.

Il ne s’agit pas de conformer l’Église à la société moderne ni de la mettre au goût du jour, mais d’ajuster toujours plus les chrétiens à l’Évangile, Parole plus que jamais pertinente à l’ère de l’individualisation et de la mondialisation. Pour conformer toujours mieux les baptisés au Christ (GS 22, 4)… présent par eux au cœur d’un nouvel âge de l’Homme. Sans doute une corrélation saute-t-elle alors aux yeux, entre cette analyse d’Ad Gentes formulée par Vatican II, comme relecture possible de la route de l’Église jusqu’à aujourd’hui, et les points forts justement réactivés, réinvestis, renouvelés par le Concile.

Á un premier niveau, rappelons le renouvellement le plus remarqué aux yeux du grand public, la  réforme liturgique. Á un second niveau, les renouvellements aux implications théologiques fortes (l’ouverture au monde moderne, l’œcuménisme, la vocation des laïcs baptisés, la collégialité…).  Mais tout ne serait pas encore dit  si l’on ignorait le renouvellement à un troisième niveau, occulté par les deux premiers (point aveugle ?) et cependant à leur principe, à savoir un aggiornamento concernant la figure même du Christ.

Osons la question : Vatican II, Concile christocentrique, ne nous invite-t-il pas à raviver une compréhension du Christ jusque là mise en « recul », en stand by ? La figure oubliée d’un Christ « principe et modèle d’humanité rénovée » (AG 8) faisant « participer les Hommes à la nature divine » (DV 2 ; AG 3). Ne nous invite-t-il pas à faire valoir une posture de l’Homme sujet, une identité éclipsée, que les baptisés redécouvrent avoir en commun avec le Christ Jésus, grâce à la communication de « son influx vital » (AG 5) : l’Homme Christ ?

Une année de la foi s’offre aux baptisés pour examiner si, au cours des vingt siècles de son histoire, l’Église n’a pas eu dans ses paroles, ses actes et son fonctionnement « après des débuts heureux » à « déplorer de nouveau un recul ». Sur quelles questions, dans quels domaines ? Ne serait-ce pas manifeste en ce qui concerne la compréhension du Christ ? Recul pour un temps, exil ayant contraint la Parole de l’Église sur le Christ à « demeurer dans un état d’incomplétude et d’insuffisance ». Avec le Concile sonnera l’heure d’une « profonde rénovation intérieure » (AG 35), amorce d’une conversion conduisant les baptisés à la conviction inouïe que l’ADN du divin et l’ADN des humains sont appelés à entrer en conversation, à faire œuvre commune, cause commune, « dans le Christ ». Á y devenir un même être (LG 7).

L’Évangile qui annonce le Christ Jésus comme la figure de l’Homme accompli, « Voici l’Homme ! », n’aurait-il pas eu raison trop tôt, venu au monde prématurément, à une époque et où, pour de longs siècles, une société déiste et des autorités théocratiques, induisaient un Christ impérial qui confisquait le plein déploiement de l’HommeChrist, de l’homo christianus ? Avec Vatican II, l’enjeu d’un solide aggiornamento, d’une mise à jour de la confession du Christ et d’une confession de l’Homme « dans le Christ », s’invite en notre Parole. Ne serait-ce pas le levier et l’épine dorsale qui manquent encore à la Nouvelle Évangélisation, Nouvelle Parole du Christ ? Ou bien aurions-nous déjà tout compris, formulé et vécu du Mystère du Christ et du Mystère de l’Homme ?

Où, comment et avec qui tisser les fils de cette nouvelle étape christologique ?

 Alain Weidert, à Chalvron près du Christ de Vézelay.

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Vatican II : un concile inachevé ?

Par Jean Rigal*auteur629

Le titre est interrogatif.  Et pourtant, quoi de plus normal qu’un concile inachevé, si l’on considère qu’il est, à la fois, un point d’arrivée et un point de départ. Vatican II reste « inachevé » sur un double plan : par rapport à son enseignement et par rapport à son  application.

1) Par rapport à l’enseignement du concile

Il est bien connu que l’enseignement de Vatican II souffre d’un problème d’articulation entre plusieurs composantes de la structure de l’Église. On pense à la notion de « Peuple de Dieu » et à son rapport à l’Église hiérarchique, à l’articulation « primauté-collégialité épiscopale », au lien Église universelle-Églises locales, à la place des « ministères de laïcs » dans la mission de l’Église (cf. La constitution Lumen Gentium).

Dans les critiques couramment formulées, le manque de collégialité arrive au tout  premier plan. La préoccupation de Vatican II – du moins pour la majorité des pères conciliaires – consistait à rééquilibrer les pouvoirs qui reviennent au pape et ceux qui reviennent aux évêques. Incontestablement, le concile va ouvrir une brèche dans le dispositif incroyablement monarchique du second millénaire. La minorité craignait que la reconnaissance de la collégialité de l’épiscopat ne vienne porter atteinte à l’autorité de l’évêque de Rome. Finalement, Vatican II affirme et proclame la collégialité épiscopale avec des termes sans ambiguïté. C’est une ouverture importante.

Néanmoins, le  texte, visiblement surchargé d’additions, reste trop imprégné de l’esprit de Vatican I. Deux visions ecclésiologiques se superposent : l’une, juridique et pyramidale, avec le pontife romain à la tête de l’Église (et pas seulement du Collège épiscopal), et l’autre davantage centrée sur l’Église-communion, où s’exprime la complémentarité des ministères et des charismes. Il est utile de rappeler que le pape  Paul VI, qui a présidé trois sessions du concile, était obsédé par la recherche de la plus grande unanimité possible sur tous les textes conciliaires.

Ces difficultés d’articulation entraînent des conséquences institutionnelles. Vatican II  va justifier un double pouvoir suprême dans l’Église : d’une part, celui du Collège des évêques en communion avec l’évêque de Rome, et, d’autre part, celui du chef du Collège épiscopal, pouvoir que le pape « peut toujours exercer librement ». Il en irait autrement si la collégialité épiscopale était clairement fondée sur la collégialité de toute l’Église. Mais ce n’est pas le cas.

Un autre document, très important, doit retenir notre attention. « L’Eglise dans le monde de ce temps » (Gaudium et Spes). Ce texte s’oppose vigoureusement à la conception d’une Église repliée sur elle-même, doctrinaire, arrogante, auto-suffisante. La communauté des chrétiens se tourne avec sympathie vers le monde de ce temps pour le connaître et entrer en dialogue mutuel avec lui. Il s’agit bien d’un document majeur du concile qui  ouvre de larges perspectives. Mais, forcément, il demande une réactualisation (le monde évolue à toute allure) et il impose l’étude de questions entièrement nouvelles : ainsi, la mondialisation, la bioéthique, l’essor de la technologie, la croissance démographique, la sauvegarde de l’environnement, etc.

2)   Par rapport à l’application du concile

Le concile est aussi un point de départ. Sa réception n’est pas achevée. Peut-être devrait-on dire qu’elle ne fait que commencer ?

Aujourd’hui, les excès de centralisation romaine sont souvent dénoncés. Ils affectent les synodes des évêques qui se réunissent à Rome, tous les trois ans. Un exemple récent : le synode d’octobre 2008, sur « la Parole de Dieu ». Dans son exhortation apostolique, Benoît XVI ne reprend pas le souhait explicite des évêques pour qu’on établisse pour les femmes « le ministère institué de lecteur » (proposition17). C’était la seule réforme institutionnelle proposée par le synode. Elle a été délibérément écartée. Ce fait s’était déjà produit à propos des divorcés remariés, à l’issue du synode des évêques de 1980. Les suggestions pour qu’on s’inspire de la pratique des Eglises orthodoxes n’ont pas été reprises par Jean-Paul II.

En remontant dans le temps, on constate que les grands problèmes posés à l’échelle de l’Église universelle sont traités et résolus par l’autorité romaine. Le cardinal Quinn, ancien président de la Conférence épiscopale américaine, déclarait : «  La Curie romaine se considère comme subordonnée au pape mais supérieure au Collège des évêques ». Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que la Curie redoute d’autant plus la réunion d’un  Concile que les évêques y trouvent temporairement le plein exercice de la collégialité.

Dans la ligne de la priorité donnée à la communauté ecclésiale, ou  au « nous » des baptisés, le régime de consultation s’est fortement développé dans l’Église catholique. Les conseils pastoraux, les équipes pastorales, les conseils économiques, les aumôneries et autres responsabilités exercées par des laïcs  se sont multipliés au cours des dernières décennies. On ne peut que s’en réjouir. La recherche doit se poursuivre pour que chacun y trouve sa place, dans la reconnaissance mutuelle des fonctions et des charismes.

Enfin, dans l’esprit de la Constitution « Gaudium et Spes », un travail immense reste à entreprendre ou à poursuivre par rapport aux « mutations culturelles » qui secouent notre société. Ou l’Évangile rejoindra le monde de ce temps tel qu’il est, pour l’éclairer, l’interroger, le stimuler, ou il restera sans voix.

Au lendemain de Vatican II, le père Congar déclarait : « l’ouvrage réalisé est fantastique. Et pourtant, tout reste à faire ».

* Jean   Rigal, prêtre du diocèse de Rodez, est un théologien spécialiste des questions relatives à l’Église. Il a été professeur d’ecclésiologie pendant vingt-cinq ans à la faculté de théologie de Toulouse. Parmi ses derniers ouvrages : Ces questions qui remuent les croyants (Lethielleux, 2011) et Une foi en transhumance (Desclée, 2009).

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Vatican II, cause de la déchristianisation? (seconde partie)

par Jean-Louis Schlegel*IMG_6861_-_copie

 

L’après-concile ou la force de l’imprévisible

Restons-en d’abord aux chiffres. Il faut toujours les manier avec précaution et résister aux interprétations simplistes, dans un sens ou un autre. Mais puisque les détracteurs du concile les utilisent pour disqualifier le concile, rappelons au moins une donnée, fournie en 2010 par un bilan rétrospectif de l’IFOP. Selon cet institut de sondage, qui a une vieille expérience, on a, dans l’immédiat après-concile, deux phénomènes remarquables, qu’on a trop oubliés avec la déprime continue qui a suivi. D’abord, en 1972 encore, on atteint un pic avec 87 % de Français se déclarant catholiques. D’autre part, alors que la part des « pratiquants » – les catholiques qui vont à la messe le dimanche – a régulièrement diminué depuis les premières enquêtes scientifiques des années 50, on constate entre 1966 et 1972, donc dans les années d’après concile, une stabilisation exceptionnelle de la pratique à un taux élevé : 20%. Tout en restant prudent, on peut voir dans ce chiffre un regain de vitalité ou de confiance post-conciliaire, avant une baisse continue et lourde que les années Jean-Paul II n’enrayent absolument pas, malgré ses efforts pour rappeler à l’Europe son baptême : à la fin de son pontificat, en 2005, la pratique est en effet tombée en-dessous de 5% en France. Résistons à tout commentaire, et surtout à celui qui tenterait d’en imputer la responsabilité personnelle à Jean-Paul II. Mais au moins ce constat va-t-il provisoirement à l’encontre de ceux qui prétendent aujourd’hui, pour des raisons intéressées (conserver et restaurer !), que Vatican II et Mai 68 sont à l’origine de tous les reculs de l’Eglise.

Si l’on tient absolument à voir un ou des échecs du concile Vatican II, il faudrait des interprétations moins grossières, beaucoup plus subtiles. Et d’abord se demander, mais c’est un lieu commun, s’il n’a pas été excessivement « optimiste ». Arrivé au milieu des « Trente Glorieuses », dont j’ai rappelé quelques aspects, le Concile a incontestablement participé de l’euphorie de cette période. Le succès de ces années n’était pas univoque : il y avait une rançon de la gloire. Les nouvelles richesses ont aussi provoqué de nouvelles pauvretés, y compris en France, mais on pensait que les fossés étaient provisoires, qu’ils seraient comblés, surmontés. Le Concile a inconsciemment donné sa bénédiction à l’évolution en cours, pour ainsi dire (même si le célèbre schéma sur l’Eglise dans le monde ce temps est plus équilibré qu’on ne le dit souvent), en voyant dans la croissance possiblement universelle et la construction d’un monde solidaire une continuation de la Création, une participation à l’œuvre même du Créateur. En tout cas, les reconstructeurs de la France depuis 1945, les militants d’une société plus juste, les catholiques de l’action s’y sont bien retrouvés. Et à l’extérieur, d’autres qu’eux, habitués aux condamnations du monde moderne par l’Eglise, ont admiré cette « conversion ». Un autre visage d’elle, inattendu, leur est apparu.

Ce qui n’était pas vu en 1962-1965, c’était un éventuel et rapide retournement de la conjoncture économique, des soubresauts inattendus de la vie politique, les conséquences sociales et culturelles de la croissance. Plus encore : nul ne pouvait imaginer un changement de civilisation comme celui qui se dessina alors, où des innovations techniques de masse (nommons les cavalièrement pour être clair : la voiture, le frigidaire, la salle de bains, la télévision et la pilule contraceptive) rejoignirent les aspirations du grand nombre, et dans un sens qui mettait à mal les vertus selon l’Eglise… Mai 1968 et la révolte étudiante (où le philosophe Maurice Clavel a cependant vu l’œuvre de l’Esprit-Saint contre l’esprit de consommation !) furent un séisme culturel et éthique auquel même les laïcs les plus ouverts n’étaient pas préparés. Du côté politique, alors que prévalait plutôt un esprit de réforme, de correction à la marge du système capitaliste – et les encycliques sociales des années 60 allèrent fortement dans ce sens, qu’on pourrait dire « social-démocrate » –, certains ne parlèrent plus que de révolution pour éradiquer le désordre établi des inégalités en France, en Europe et dans le tiers monde. Mais ni le concile ni les encycliques ne sont pour quelque chose dans l’engouement pour l’ « outil marxiste » ou les révolutions chinoises et autres : il s’agit plutôt d’une conséquence paradoxale de Mai 68, où les poussées « existentialistes » et libertaires coexistèrent avec les langues de bois et la passion pour des systèmes de pensée fermés (le structuralisme !)… Enfin, en 1974, le premier choc pétrolier signala le début de la fin de l’euphorie économique. Les difficultés sociales ne cessèrent de s’aggraver au cours des trois décennies qui suivirent (sur ce point d’ailleurs, l’Eglise issue du concile, plus solidaire, plus soucieuse de justice et de présence aux pauvres, a été en général à la hauteur de la crise, à la fois dans ses paroles et ses actes). Pourtant, avec la société de consommation et la société pluralisée (afflux d’immigrés), avec l’individualisme et le désir d’épanouissement personnel sans rivages, une nouvelle phase de sécularisation s’ouvrit, et l’éloignement de l’Eglise prit des formes et des dimensions inconnues jusque-là, dans la société comme chez les individus. En particulier, les comportements dans la vie privée et la morale sexuelle (que peu ou prou l’Eglise contrôlait et régentait jusque-là) s’éloignèrent massivement des normes qu’elle continuait imperturbablement à enseigner : ce grand malentendu, cette « exculturation » (Danièle Hervieu-Léger) dure encore ! Le dernier point évoqué a cristallisé le malaise des femmes dans l’Eglise : on a parlé de leur « exode »… Il serait très intéressant, en sens inverse, qu’on nous dise combien de femmes sont restées dans l’Eglise parce qu’elles étaient enthousiasmées par son enseignement et son attitude à leur égard. Il semble que le compte serait vite fait.

Alors… la faute au Concile ? La situation de l’Eglise serait certainement bien pire sans lui. Elle a été sévèrement secouée, certes, et elle doit s’interroger sur ses responsabilités dans son affaiblissement. Mais c’est grâce au concile qu’elle ne s’est pas transformée en une secte lointaine, qui diabolise son temps en s’enfermant dans une autre langue et une autre culture. Les circonstances extérieures ont été à l’évidence décisives dans la réception décevante du Concile. Les questions sont ouvertes : que fallait-il faire, qui n’a pas été fait ? Qu’est-ce qui a été fait, qui aurait mérité plus d’examen ? Mais surtout : que faire maintenant et à l’avenir, pour que Vatican II réalise ses promesses ? Après tout, Jean XXIII avait parlé d’aggiornamento, de mise à jour et non pas de reconquête ni de renforcement de la puissance en faisant du « chiffre ». Une mise à jour, des réformes pour faire la vérité dans la vie de l’Eglise et donc de tous les catholiques – cette vérité qui seule rend libre. Ce n’est déjà pas si mal.

* Jean-Louis Schlegel, philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur.
Membre de la rédaction d’ « Esprit »
Dernier ouvrage paru:  À la gauche du Christ : les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, sous la direction de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, Paris, Éd. du Seuil, 2012

 

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Vatican II, cause de la déchristianisation? (première partie)

par Jean-Louis Schlegel*

Schlegel

« Qui veut noyer son chien… » : le proverbe est bien connu, et il peut s’appliquer à tout, même à un concile. L’accusation est venue très tôt aux lèvres de ceux qu’on appelle les « intégristes » – la toute petite minorité qui a refusé Vatican II et que Mgr Lefebvre a réussi à mobiliser autour de la liturgie en latin, avant de créer sa propre Eglise schismatique en 1988. Cette dernière – la Fraternité Saint-Pie X – « recrute » chaque année dans son séminaire d’Ecône un nombre (en apparence) appréciable de séminaristes, et les messes en latin célébrées de ci de là réunissent, selon eux, les foules. Et ce succès donne bien entendu raison à leur « résistance ». Ceux qu’on appelle aujourd’hui les « traditionnalistes », adhérant au motu proprio de Benoît XVI Summorum Pontificum de juillet 2007, qui redonne tous ses droits au « rite extraordinaire » (la messe en latin), ne pensent pas autrement – sauf qu’ils restent, quant à eux, fidèles au pape. Pour eux aussi, en tout cas les plus extrémistes qui s’expriment sur internet (par exemple sur le site « Riposte Catholique »), le concile a été une catastrophe, l’apocalypse de la foi et des mœurs, et du reste ils ont parfois la modeste prétention de penser qu’ils vont sauver l’Eglise. Prétentieux, ils le sont, et une relative vitalité leur donne des ailes. Même si un peu de « chiffre » quand les fidèles viennent de loin et les vocations de toute la France (mais de milieux souvent fort étriqués) ne relève d’aucun miracle, mais plutôt d’un mirage.

Le concile, donc, aurait contribué à la « déchristianisation » (un mot qu’il faudrait prendre avec des pincettes, surtout quand il est défini par eux). Il y a des versions light de cette affirmation :   l’« Eglise moderniste » n’aurait fait qu’entériner les changements de l’époque au lieu de s’y opposer. Elle se serait, comme ils disent, « couchée devant le monde », mais ce dernier l’aurait rattrapée et finalement submergée.

« Trente Glorieuses », qui changent le monde… et l’Eglise

Pour répondre sérieusement à une accusation peu sérieuse, il faut faire un peu d’histoire et de sociologie, et rattacher ce qui s’est passé au Concile aux « Trente Glorieuses » qui, à partir des années 50, bouleversent la réalité sociale, économique, culturelle… en France et dans toute l’Europe de l’Ouest. C’est la période de la « reconstruction », qui coïncide avec une forte croissance économique. C’est une période euphorique, le moment où s’installe l’« Etat-providence », qu’on imagine alors durable, irréversible et extensible au monde entier pourvu que les riches du Nord y mettent de la bonne volonté pour combler les nouveaux fossés qui se creusent avec le Sud pauvre  – et on ne doute pas que cette bonne volonté sera là. C’est la sortie d’une société immobile, d’un univers de tradition, pour entrer dans des temps mobiles et des espaces incertains. C’est le début de la « fin des paysans », on passe à la « France urbaine ». C’est l’entrée en scène des classes moyennes, des employés du tertiaire, de la société du loisir – avant même celle de la consommation et du bien-être généralisé à toutes les classes sociales. C’est la naissance de nouvelles demandes, par exemple celle de démocratisation de l’enseignement, i.e. d’accès accru et généralisé à l’enseignement secondaire (dans les années 50) puis supérieur (dans les années 60).

Restons très concrets ici : la création des collèges dans les années 50 change l’offre scolaire ; dans les campagnes surtout, on sort du choix entre le lycée et le collège (= lycée) diocésain ou le petit séminaire ; ces derniers entrent en crise dès les années 50 ; ils peinent à recruter, le règlement interne doit s’adapter un peu aux temps nouveaux et, à la fin des études, le choix du grand séminaire se fait plus rare. La crise des vocations, diocésaines et religieuses, est déjà bien amorcée, après le petit « rattrapage » des années 1945.

La pratique dominicale reste forte cependant, surtout en comparaison d’aujourd’hui, mais elle est très disparate selon les régions française. A côté des grandes villes et surtout de leurs banlieues (souvent rouges) ainsi que des départements « déchristianisées » avec un taux de pratique très bas (moins de 5% en certains cantons) – ce qui a justifié dès 1943 la question stupéfiante des abbés Henri Godin et Yvan Daniel : « France, pays de mission ? » –, il reste des régions de très forte participation (Bretagne, Anjou, Alsace-Moselle, Nord, Savoie, Pays basque, Monts du Lyonnais…). Malgré une baisse continue que soulignent les enquêtes faites à partir du début des années 50, l’ensemble de la France persiste sur un taux assez élevé de 25% de « messalisants » environ (ceux qui vont à la messe du dimanche) dans les années 50, et de 20% dans les années 60. Côté effectifs et aussi, forcément, côté institutions, le catholicisme français est donc encore nombreux et puissant au moment du concile. Il est aussi dynamique, avec des initiatives missionnaires et liturgiques nombreuses avant même les années 50 (je rappelle simplement que la réforme liturgique était une des plus demandées dans l’enquête faite en 1960-61 auprès des évêques du monde entier pour demander ce qu’ils attendaient du concile). Les années d’après-guerre voient aussi la montée des « militants » – ceux des mouvements d’Action catholique et autres. Ce sont certes très souvent, en tout cas à ce moment-là, des « paroissiens » – mais leur « modèle » d’engagement actif dans la Cité humaine s’oppose au modèle purement sédentaire et territorial du paroissien, qui se contente de la messe dominicale. Et les militants, ceux de la Jeunesse Agricole Catholique (JAC) par exemple, participent activement à la modernisation, comprise comme une forme de continuation de la Création.

Je me suis contenté dans ce qui précède de rappeler un état de lieux précédant immédiatement le concile et contemporain de son déroulement. Mais certains se sont demandé si, bien avant cette période, depuis la Révolution et peut-être même avant, l’Eglise n’était pas, sous ses fastes et ses « ors » (comme on parle des « ors » de la République), un « grand corps malade » – malade par un éloignement sans remède de l’Evangile et du Dieu humble à l’incarnation duquel elle doit sa naissance. Laissons de côté cette méditation, et disons que c’est surtout sur toute cette puissance déchue que s’appuient souvent, implicitement ou explicitement, ceux qui rendent Vatican II responsable des malheurs ultérieurs de l’Eglise. On devrait pourtant s’interroger sur la nature de cette « puissance » durant les dernières années du pape Pie XII, sur ses liens et sa fidélité au Christ d’une part, sur tous les aspects vermoulus de la pompe et des œuvres triomphales qu’elle présentait à la face du monde et les signes d’érosion qui se manifestaient, d’autre part. Même si, reconnaissons-le en parlant d’expérience, le catholique ordinaire pouvait se sentir assuré du présent et de l’avenir dans cette Eglise qui ne doutait pas d’elle-même, et surtout pas d’avoir pour elle les promesses de la vie éternelle.

Plus sérieusement peut-être, on peut se poser la question : l’immédiat après-concile, la crise de l’autorité, la « chienlit » dans l’Eglise avant et après 68, autrement dit une « réception » ratée – ne sont-ils pas les vrais responsables de l’échec du concile, du fait qu’il n’a pas porté tous les « fruits » attendus ? Ce serait un débat intéressant à tenir. Pour beaucoup de témoins, actifs ou passifs, de cette crise, elle n’a pas été tous les jours facile à vivre. Mais comment aurait-on évité ce moment de vérité, ou du « faire la vérité » ? Seule une vue simpliste de l’obéissance chrétienne – le concile a fait des textes qu’on va appliquer comme de bons soldats – peut rêver d’une autre issue. S’il fallait ici chercher des responsables (mais je crois que cette quête est assez vaine), j’incriminerais moins les excès de la « base » que la « peur » rapide du sommet. Peut-être que Paul VI n’était pas fait pour le pontificat de tempête qu’il a vécu, et qu’il aurait mieux valu prendre le taureau de la contestation par les cornes au lieu de le morigéner, de le fustiger ou de l’appeler à la soumission. Mais cela aurait supposé que ce pape scrute plus courageusement les « signes du temps » et ne ferme pas si vite, avec les volets, les fenêtres qui venaient d’être ouvertes.

(à suivre)

* Jean-Louis Schlegel, philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur.
Membre de la rédaction d’ « Esprit »
Dernier ouvrage paru:  À la gauche du Christ : les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, sous la direction de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, Paris, Éd. du Seuil, 2012

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La poussée traditionaliste

P.-Nicolas-de-Bremond-d-Ars

par Nicolas de Brémond d’Ars*

Avec les cinquante ans du concile Vatican II, resurgit de façon lancinante le phénomène du « traditionalisme », qui persiste et empoisonne, d’une certaine manière, ceux qui ont accueilli le concile dans l’obéissance et la foi.

Distinguons comme il se doit l’intégrisme du traditionalisme. D’un côté ceux qui ont rompu avec la « grande Église », à la suite de Mgr Lefebvre ; ils sont schismatiques. De l’autre, ceux qui maintiennent le lien mais promeuvent des idées et des pratiques similaires. Ils se nomment « Paix liturgique » ou « Institut du Bon Pasteur », ne sont pas en accord sur tous les points, ce qui leur permet de « ratisser plus large » : il vaut mieux se représenter les différents groupes comme des courants convergents, dont l’emplacement par rapport à la « frontière » du schisme s’étage du plus au moins proche.

La liturgie et son exercice cristallisent les divergences. La « messe de toujours » (qui n’est, bien entendu, que la messe précédant immédiatement Vatican II) est opposée à celle de Paul VI, supposée « brader le sacré ». Les spécialistes de liturgie ne cessent de nous rappeler combien la messe a évolué, mais cette « messe de toujours » est une référence imaginaire, qui organise le monde des représentations de ceux qui en acceptent le concept.

Il existe une gamme de revendications liturgiques pour évoquer le « sacré ». L’inventaire en est fastidieux. La ligne de partage entre ce qui est « traditionaliste » et ce qui n’est qu’un « conservatisme » serait la conjonction de quelques points : formalisme cultuel (parfois exacerbé) ; stricte séparation des espaces, le chœur étant réservé au prêtre ; docilité des fidèles face au prêtre, accompagnée d’un respect révérencieux ; postures de la messe (communion dans la bouche, génuflexions et inclinaisons profondes) ; usage du latin et du chant grégorien. Un seul de ces points observé ne justifie pas que l’on qualifie l’attitude de traditionalisme. L’affaire tourne autour de la séparation entre clergé et fidèles, mise en évidence par le refus d’une certaine « familiarité » qui est, de fait, une caractéristique des relations post-Vatican II. Tutoyer le prêtre, aller et venir dans le chœur, participer à l’élaboration de la liturgie : autant de signes qu’on est « conciliaire ».

D’autres traits caractérisent le traditionalisme. Il dénoncent, avec l’intégrisme, le dialogue interreligieux, le « relativisme » – c’est-à-dire l’acceptation d’autres vérités (même partielles) que celles de l’Église catholique romaine –, la tolérance face aux pratiques « déviantes » (qui portent essentiellement sur la famille et la sexualité). Entre conservatisme prudent et militance active, cependant, on trouve toutes les attitudes.

La question centrale est celle de la « communion hiérarchique », c’est-à-dire de l’articulation entre le « personnel permanent », les clercs, et les fidèles laïcs. Certes le peuple est habité par l’Esprit Saint, mais l’autorité, disent les traditionalistes, est l’apanage du Magistère, pour éviter que les factions ne divisent le peuple. Assurer la communion entre tous est la grande affaire de l’Église, qui a adopté à cet effet différentes formes institutionnelles. Les Xe-XIe  siècles formalisent la distinction entre clergé et laïcs, entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel. L’Europe a ainsi été préservée de toute théocratie (comme au Tibet contemporain), puisque la séparation a permis, avec plus ou moins de dégâts collatéraux, un dialogue parfois musclé entre politique et religion.

Le Concile de Trente, face à la Réforme, confie aux prêtres le soin de rétablir une situation vertueuse. Les pays d’Europe sortent d’un siècle de guerres religieuses. L’Église catholique est consciente de la « réparation » nécessaire. Le Christ, qui a livré sa vie pour les pécheurs, en est l’acteur unique. Tout tourne donc autour de son sacrifice pour la pacification du monde. La messe dont le prêtre est l’agent désigné devient l’acte salvifique par excellence. Le chœur est l’espace sacré où s’accomplit le mystère de salut (de rédemption).

Au XIXe siècle, changement radical de perspective. Avec l’émergence de la séparation entre l’Église et l’État en France, Dom Guéranger impose une réforme liturgique. L’autorité de l’Église passe peu à peu des évêques au pape, la liturgie est unifiée et devient romaine et universelle. Elle est le signe de ralliement des « citoyens catholiques » contre une sécularisation grandissante. Le prêtre demeure le pilier de la liturgie, laquelle en tire une dimension militante : elle est signe de reconnaissance et d’affirmation catholique.

Lorsque Vatican II officialise le prêtre face au peuple, et permet aux laïcs de participer à la liturgie, il semble tourner le dos à cette histoire. En réalité, il prend acte des profondes transformations politiques, culturelles et sociales du monde. L’Église met fin à la confrontation hostile avec la modernité. La liturgie reste romaine, mais sa langue est celle de la culture locale, elle trouve une place qui n’est plus « politique », vis-à-vis de la société civile, mais à usage interne.

La position du prêtre en France en est transformée. Les traditionalistes sont orphelins de cette perte, et nous en font porter la responsabilité.

* Nicolas de Brémond d’Ars, sociologue et prêtre du diocèse de Paris. Auteur, en particulier de Catholicisme, zones de fracture, que devient le catholicisme en France ? Bayard 2010, 200 pages, 19€

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Comment nous avons senti et éprouvé le concile Vatican II

Par Jean-Claude Eslin*

 

 

Il est difficile de dire la joie que nous avons connue à l’époque du concile Vatican II. Il semblait que la barque de Pierre, depuis longtemps amarrée sur la grève, était de nouveau lancée en pleine mer. Les portes et les fenêtres fermées s’ouvraient, un nouvel âge de l’Eglise commençait.

 

Nous nous sommes mêlés à cet espoir. Une génération, la nôtre – celle qui aujourd’hui achève sa vie – a compris qu’il lui fallait sortir hors les murs ! Elle s’est sentie appelée à le faire ! D’un coup, les structures, les habitudes, les règles qui hier semblaient absolues, nous sont apparues relatives, tributaires de l’histoire. Les cartes étaient redistribuées. Il fallait recomposer son jeu. Nous prenions une liberté que nous n’avions pas envisagée, mais l’Esprit saint nous guiderait, et finalement nous serions fidèles !

 

Dès le premier jour du concile, le 11 octobre 1962, dans son discours inaugural, n’était-il pas apparu que Jean XXIII comptait sur l’Esprit saint ? Il disait : l’Église n’entend pas écouter les prophètes de malheur qui ne voient dans les temps modernes que ruine et perdition. « Dans le cours actuel des événements, alors que la société humaine est à un tournant, il vaut mieux reconnaître les desseins mystérieux de la Providence divine ». Il disait aussi : « Autre est la substance de la doctrine antique contenue dans le dépôt de la foi, autre la formulation dont on la revêt, en se réglant, pour les formes et les proportions, sur les besoins d’un magistère et d’un style surtout pastoral.» Il fallait prendre acte d’un changement dans les modes d’expression de la vérité dans les temps actuels, dans un état de la civilisation et ce changement bouleversait nos vies.

 

L’ère du dialogue s’ouvrait, avec les juifs, avec les protestants, avec les orthodoxes, avec les athées. C’était une ouverture à donner le tournis. Le renouveau de la liturgie touchait la sensibilité. La liberté religieuse était approuvée. Ce qui chaque jour nous surprenait et nous réjouissait, c’était le débat instauré chaque jour dans l’aula conciliaire : voir des évêques s’opposer, voir une vérité s’esquisser jour après jour dans les débats était impressionnant. L’Eglise se faisant ! La vérité chrétienne n’était plus figée, immobile, tombant d’en haut ! Elle pouvait se dire et se faire en des interrogations, puis des résolutions, des aventures communes ! La culture du débat interne se transmettait par capillarité des évêques à Rome aux prêtres, aux laïcs, aux séminaristes et aux jeunes religieux, entretenant une effervescence féconde au moment où s’ouvrait leur vie. Sans que nous ne nous en rendions bien compte, la conception de l’autorité changeait. Il semblait, après le décès de Jean XXIII, que le pape Paul VI jouait le jeu. Les supérieurs religieux jouaient le jeu !

 

Nous, qu’on nous nomme catholiques de gauche ou bien catholiques libéraux, tenus en suspicion depuis longtemps, cherchant à rendre le christianisme moins rebutant pour les contemporains, nous nous sentions confirmés dans notre intuition et notre effort.

 

Nous avions l’espérance que le dialogue entre l’Eglise et le monde moderne serait désormais possible, la poussière des siécles étant tombée. Il nous semblait que l’Eglise avait des forces pour cette tâche et ce défi, des forces dans la génération des acteurs du concile et des forces dans notre génération qui atteignait trente ans. L’Eglise catholique paraissait capable d’un renouveau, d’une mue.

 

Un grand corps se mettait en recherche, l’Église cherchait à comprendre son temps. L’année 1963, l’année de John Kennedy, de Krouchtchev et de Jean XXIII, fut une année joyeuse où les vieilles méfiances politiques, partout dans le monde, semblèrent s’évanouir.

 

Cette joie, cette espérance touchait certes un milieu restreint, déterminé, proche de l’appareil de l’Eglise. Dans notre enthousiasme, nous n’envisagions pas les conséquences à long terme du concile autrement que positives. Il y avait parmi nous une confiance naïve que les réformes ramèneraient à l’Eglise les hommes qui s’en étaient éloignés. L’Evangile était si beau, si fort, si vrai, que libéré des contraintes et des habitudes que Rome et la curie imposaient depuis plusieurs siècles, il rayonnerait de nouveau et serait accueilli volontiers. Nous serions de nouveau de plein pied avec la culture de notre temps et de ce fait la vérité chrétienne retrouverait son attrait. Sans doute de nombreux paroissiens, favorables à l’esprit du concile, mais moins impliqués dans l’Eglise, pouvaient être plus dubitatifs ou circonspects et voir les choses de plus loin.

 

Nous ne pouvions imaginer que peut-être la nouvelle liberté admise dans l’Eglise catholique donnerait simplement à certains l’occasion de s’éloigner silencieusement, ni que le passage brutal d’une politique de l’emprise ou de la peur à une politique de l’ouverture était aléatoire et risqué, comme le montra la fin de l’Ancien Régime en France. Nous n’imaginions pas que l’individualisme, qui devenait une culture en Occident, serait le mode le plus obvie d’interprétation du concile. Nous ne voyions pas que la séculaire barrière maintenue par l’Eglise catholique, gardienne des moeurs et des vérités, s’assouplissant en 1965, l’horizon des libertés pouvait se voir inconsciemment autorisé pour l’ensemble de la société en 1968, créant un tout autre contexte.

 

Aujourd’hui je reconnais chez nous alors une double naïveté, une naïveté intellectuelle d’une part, car l’attrait de l’évangile n’est pas évident pour beaucoup; une naïveté institutionnelle d’autre part, car un changement brutal dans les institutions n’est jamais simple et souvent dangereux.

 

En Europe, le concile a été grillé par une nouvelle mentalité qui repousse le christianisme de façon décidée, en particulier dans les jeunes générations, lui rendant avec usure la violence qu’il a lui-même pratiquée au long des siècles, ce qui crée un climat défavorable au message de l’évangile. En même temps, l’institution vaticane, depuis 1985, avec Jean-Paul II, et davantage encore depuis 2005 avec Benoît XVI, avec la curie, met en veilleuse le concile, quand elle ne s’y oppose pas ouvertement : elle donne le sentiment qu’elle ne veut pas et ne peut pas se réformer. Le prix à payer serait trop cher pour la structure hiérarchique. Dans ce climat, le côté réformateur du concile est inopérant depuis une vingtaine d’années.

 

Par ailleurs la limite du concile – le fait qu’il n’ait pas envisagé ou anticipé la difficulté de la foi dans le contexte intellectuel actuel – se marque nettement. « Le concile fut une affirmation sereine de la foi de l’Eglise. Les pères conciliaires ne se sont jamais demandé pourquoi, aujourd’hui, il est si difficile de croire. Ils ont présupposé l’existence d’une foi robuste chez les chrétiens et une large disponibilité à croire chez tous les hommes… Ils n’ont pas pris la mesure de l’indifférence religieuse. » Telle est l’appréciation du jésuite Joseph Thomas, en 1989, vingt-cinq ans plus tard (Vatican II, Cerf, 1989, p. 115-116 et 22). Appréciation qu’on peut reprendre aujourd’hui. Le philosophe André Glucksmann, lisant ces propos en l’an 2000, se demandait, lui, comment une telle « lacune » fut possible et rester longtemps inconsciente (La troisième mort de Dieu, Nil, 2000, p. 31-33).

 

Ceci pour le passé. Ce qui est très clair aujourd’hui est que le monde a changé intensément depuis 1960, depuis cinquante ans, en ceci par exemple que le respect des choix et libertés des personnes dans le domaine éthique et intime, qui n’était pas au premier plan à l’époque du concile, est devenu désormais une condition sine qua non de l’audition du message religieux. Après avoir assimilé le concile, il nous faut aussi assimiler les cinquante ans qui ont suivi ! Mais si l’Eglise catholique n’adapte pas ses enseignements et ses pratiques en ce qui touche le statut des personnes, ne risque-t-elle pas de devenir un petit groupe à part, ce qui est contraire à sa nature ? Et quel rapport l’Evangile qu’elle veut faire entendre entretient-il avec l’autonomie des personnes ?

 

* Jean-Claude Eslin est philosophe,
professeur à l’école de Commerce ESCP-EAP, à SUPELEC et à la Catho de Paris,
membre du comité de rédaction de la revue Esprit et enseigne au Centre Sèvres.
Il a notamment publié  « Dieu et le pouvoir. Théologie et politique en Occident  » (Éd. du Seuil, 1999)

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