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Le plus beau fruit de Vatican II

hans_kungLe plus beau fruit de Vatican II ne consiste pas en un seul acte de réforme, mais en un changement de paradigme tout entier. Depuis le concile Vatican II, terminée pour l’Eglise catholique l’époque de la Contre-Réforme qui voulait restaurer le Moyen Âge, fini le temps de la défensive, de la polémique et de la conquête, malgré toutes les résistances qui persistent justement au centre romain.

C’est une nouvelle époque pleine d’espoir qui commence pour elle : une époque d’un renouveau constructif dans tous les domaines de la vie de l’Eglise, un temps de rencontres empreintes de compréhension et de collaboration avec le reste de la chrétienté, avec les juifs et avec les autres religions, voire avec le monde moderne en général.

Les seize décrets que le concile a adoptés pendant son travail de quatre années sont tous des documents de transition dans l’histoire de l’Eglise, documents dans lesquels jaillit malgré tout un renouveau meilleur. Personne ne pourra contester que l’Eglise post-conciliaire est différente de l’Eglise d’avant le concile !

Dans mes Mémoires, j’ai déjà rendu compte de la plupart des résultats des décrets, en expliquant comment, par exemple avec le Décret sur l’œcuménisme, commence une période œcuménique pour l’Eglise catholique. J’ai expliqué aussi que le concile a accueilli toute une série de préoccupations centrales de la Réforme. Quoi qu’il en soit, les demandes principales de mon livre Concile et retour à l’unité (1961) ont été satisfaites.

  • La prise au sérieux de la réforme en tant qu’événement religieux ;
  • La valorisation de la Bible dans la liturgie, dans la théologie et dans la vie de l’Eglise en général ;
  • La réalisation d’une véritable liturgie pour la communauté des fidèles dans le cas de la prédication et de l’eucharistie ;
  • Une revalorisation du laïcat, dans la liturgie et la vie de la communauté ;
  • L’adaptation de l’Eglise aux différentes cultures et son dialogue avec elles ;
  • La réforme de la piété populaire ;
  • La « réforme » de la curie romaine.

Ce bilan signifiera-t-il que tout se réalisera effectivement ? Vraiment, en ce qui concerne le concile, je n’ai jamais été naïf. Je n’ai pas été saisi d’une euphorie conciliaire, ni avant, ni pendant, ni après le concile. Et j’ai toujours attiré l’attention sur la tension fondamentale entre une Eglise qui pousse à la réforme et une curie qui empêche la réforme, me rendant du coup impopulaire auprès de bien des gens.

Quelles sont donc les « questions non résolues par le concile » ?

  • Le contrôle des naissances sous la responsabilité personnelle ;
  • La solution de la question des mariages mixtes (validité du mariage, éducation des enfants) ;
  • Le célibat des prêtres dans l’Eglise latine ;
  • La réforme structurelle de la curie romaine et de son personnel ;
  • La réforme de la pratique pénitentielle : confession, indulgences, jeûne (vendredi) ;
  • La réforme de la tenue vestimentaire et des titres des prélats ;
  • L’implication des régions concernées à l’occasion de la nomination des évêques ;
  • L’élection du pape par un synode épiscopal qui serait davantage représentatif.

Malgré toutes les déceptions le concile a valu la peine. En effet, où en serions-nous sans ce concile, dans la liturgie, dans la théologie, dans la pastorale, dans l’oecuménisme, dans les relations avec le judaïsme, avec les autres religions du monde, avec le monde sécularisé en général ?

Certes, Vatican II n’a pas été autorisé à faire tout ce qu’il aurait pu faire. Mais il accompli bien davantage que ce que la majorité des gens ont attendu de lui. A l’époque, j’écrivais : «  la concile sera la réalisation d’une grand espérance ou il sera une grande déception. La réalisation d’une petite espérance serait – vu l’état sérieux du monde et les besoins de la chrétienté – une grande déception. ». Encore aujourd’hui, rétrospectivement, après cinquante ans, je peux dire : le concile a été la réalisation d’une grande espérance, malgré toutes ses grandes déceptions.

Hans Küng

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Vatican II. Du nouveau du côté du Christ ?

Alain photo à VZ (1)Parmi les écrits de Vatican II, il est un passage étonnant, jamais mentionné, qui mériterait cependant d’être reçu comme clef de lecture pour la mise à jour, l’aggiornamento que propose le Concile. Un texte pour penser la Nouvelle Évangélisation.

 « Car l’Église, (…), n’agit pas ni ne peut agir toujours et immédiatement selon tous ses moyens ; elle connaît des commencements et des degrés dans l’action par laquelle elle s’efforce de conduire à sa réalisation le dessein de Dieu ; bien plus, elle est parfois contrainte, après des débuts heureux, de déplorer de nouveau un recul, ou tout au moins de demeurer dans un état d’incomplétude et d’insuffisance » (Ad Gentes 6).

L’évaluation faite ici par le Concile de l’agir ecclésial ne se rapporte ni à un temps ni à un lieu précis de l’aventure de l’Église mais donne à réfléchir à l’étape que celui-ci inaugure. Étape, car s’il s’était agi de répéter le passé il n’y aurait pas eu besoin de convoquer un Concile (Cf. Jean XXIII). Évaluation qui permet de prendre conscience de la pertinence et du bien fondé de l’événement conciliaire, unique en ses avancées au regard d’une histoire bimillénaire. Une évaluation, un retour sur le vécu, une mise en question, pour aider l’Église à se corriger, se conformer à l’étape de maturité, âge de raison christique où le Concile l’introduit.

Il ne s’agit pas de conformer l’Église à la société moderne ni de la mettre au goût du jour, mais d’ajuster toujours plus les chrétiens à l’Évangile, Parole plus que jamais pertinente à l’ère de l’individualisation et de la mondialisation. Pour conformer toujours mieux les baptisés au Christ (GS 22, 4)… présent par eux au cœur d’un nouvel âge de l’Homme. Sans doute une corrélation saute-t-elle alors aux yeux, entre cette analyse d’Ad Gentes formulée par Vatican II, comme relecture possible de la route de l’Église jusqu’à aujourd’hui, et les points forts justement réactivés, réinvestis, renouvelés par le Concile.

Á un premier niveau, rappelons le renouvellement le plus remarqué aux yeux du grand public, la  réforme liturgique. Á un second niveau, les renouvellements aux implications théologiques fortes (l’ouverture au monde moderne, l’œcuménisme, la vocation des laïcs baptisés, la collégialité…).  Mais tout ne serait pas encore dit  si l’on ignorait le renouvellement à un troisième niveau, occulté par les deux premiers (point aveugle ?) et cependant à leur principe, à savoir un aggiornamento concernant la figure même du Christ.

Osons la question : Vatican II, Concile christocentrique, ne nous invite-t-il pas à raviver une compréhension du Christ jusque là mise en « recul », en stand by ? La figure oubliée d’un Christ « principe et modèle d’humanité rénovée » (AG 8) faisant « participer les Hommes à la nature divine » (DV 2 ; AG 3). Ne nous invite-t-il pas à faire valoir une posture de l’Homme sujet, une identité éclipsée, que les baptisés redécouvrent avoir en commun avec le Christ Jésus, grâce à la communication de « son influx vital » (AG 5) : l’Homme Christ ?

Une année de la foi s’offre aux baptisés pour examiner si, au cours des vingt siècles de son histoire, l’Église n’a pas eu dans ses paroles, ses actes et son fonctionnement « après des débuts heureux » à « déplorer de nouveau un recul ». Sur quelles questions, dans quels domaines ? Ne serait-ce pas manifeste en ce qui concerne la compréhension du Christ ? Recul pour un temps, exil ayant contraint la Parole de l’Église sur le Christ à « demeurer dans un état d’incomplétude et d’insuffisance ». Avec le Concile sonnera l’heure d’une « profonde rénovation intérieure » (AG 35), amorce d’une conversion conduisant les baptisés à la conviction inouïe que l’ADN du divin et l’ADN des humains sont appelés à entrer en conversation, à faire œuvre commune, cause commune, « dans le Christ ». Á y devenir un même être (LG 7).

L’Évangile qui annonce le Christ Jésus comme la figure de l’Homme accompli, « Voici l’Homme ! », n’aurait-il pas eu raison trop tôt, venu au monde prématurément, à une époque et où, pour de longs siècles, une société déiste et des autorités théocratiques, induisaient un Christ impérial qui confisquait le plein déploiement de l’HommeChrist, de l’homo christianus ? Avec Vatican II, l’enjeu d’un solide aggiornamento, d’une mise à jour de la confession du Christ et d’une confession de l’Homme « dans le Christ », s’invite en notre Parole. Ne serait-ce pas le levier et l’épine dorsale qui manquent encore à la Nouvelle Évangélisation, Nouvelle Parole du Christ ? Ou bien aurions-nous déjà tout compris, formulé et vécu du Mystère du Christ et du Mystère de l’Homme ?

Où, comment et avec qui tisser les fils de cette nouvelle étape christologique ?

 Alain Weidert, à Chalvron près du Christ de Vézelay.

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