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Vatican II : un concile inachevé ?

Par Jean Rigal*auteur629

Le titre est interrogatif.  Et pourtant, quoi de plus normal qu’un concile inachevé, si l’on considère qu’il est, à la fois, un point d’arrivée et un point de départ. Vatican II reste « inachevé » sur un double plan : par rapport à son enseignement et par rapport à son  application.

1) Par rapport à l’enseignement du concile

Il est bien connu que l’enseignement de Vatican II souffre d’un problème d’articulation entre plusieurs composantes de la structure de l’Église. On pense à la notion de « Peuple de Dieu » et à son rapport à l’Église hiérarchique, à l’articulation « primauté-collégialité épiscopale », au lien Église universelle-Églises locales, à la place des « ministères de laïcs » dans la mission de l’Église (cf. La constitution Lumen Gentium).

Dans les critiques couramment formulées, le manque de collégialité arrive au tout  premier plan. La préoccupation de Vatican II – du moins pour la majorité des pères conciliaires – consistait à rééquilibrer les pouvoirs qui reviennent au pape et ceux qui reviennent aux évêques. Incontestablement, le concile va ouvrir une brèche dans le dispositif incroyablement monarchique du second millénaire. La minorité craignait que la reconnaissance de la collégialité de l’épiscopat ne vienne porter atteinte à l’autorité de l’évêque de Rome. Finalement, Vatican II affirme et proclame la collégialité épiscopale avec des termes sans ambiguïté. C’est une ouverture importante.

Néanmoins, le  texte, visiblement surchargé d’additions, reste trop imprégné de l’esprit de Vatican I. Deux visions ecclésiologiques se superposent : l’une, juridique et pyramidale, avec le pontife romain à la tête de l’Église (et pas seulement du Collège épiscopal), et l’autre davantage centrée sur l’Église-communion, où s’exprime la complémentarité des ministères et des charismes. Il est utile de rappeler que le pape  Paul VI, qui a présidé trois sessions du concile, était obsédé par la recherche de la plus grande unanimité possible sur tous les textes conciliaires.

Ces difficultés d’articulation entraînent des conséquences institutionnelles. Vatican II  va justifier un double pouvoir suprême dans l’Église : d’une part, celui du Collège des évêques en communion avec l’évêque de Rome, et, d’autre part, celui du chef du Collège épiscopal, pouvoir que le pape « peut toujours exercer librement ». Il en irait autrement si la collégialité épiscopale était clairement fondée sur la collégialité de toute l’Église. Mais ce n’est pas le cas.

Un autre document, très important, doit retenir notre attention. « L’Eglise dans le monde de ce temps » (Gaudium et Spes). Ce texte s’oppose vigoureusement à la conception d’une Église repliée sur elle-même, doctrinaire, arrogante, auto-suffisante. La communauté des chrétiens se tourne avec sympathie vers le monde de ce temps pour le connaître et entrer en dialogue mutuel avec lui. Il s’agit bien d’un document majeur du concile qui  ouvre de larges perspectives. Mais, forcément, il demande une réactualisation (le monde évolue à toute allure) et il impose l’étude de questions entièrement nouvelles : ainsi, la mondialisation, la bioéthique, l’essor de la technologie, la croissance démographique, la sauvegarde de l’environnement, etc.

2)   Par rapport à l’application du concile

Le concile est aussi un point de départ. Sa réception n’est pas achevée. Peut-être devrait-on dire qu’elle ne fait que commencer ?

Aujourd’hui, les excès de centralisation romaine sont souvent dénoncés. Ils affectent les synodes des évêques qui se réunissent à Rome, tous les trois ans. Un exemple récent : le synode d’octobre 2008, sur « la Parole de Dieu ». Dans son exhortation apostolique, Benoît XVI ne reprend pas le souhait explicite des évêques pour qu’on établisse pour les femmes « le ministère institué de lecteur » (proposition17). C’était la seule réforme institutionnelle proposée par le synode. Elle a été délibérément écartée. Ce fait s’était déjà produit à propos des divorcés remariés, à l’issue du synode des évêques de 1980. Les suggestions pour qu’on s’inspire de la pratique des Eglises orthodoxes n’ont pas été reprises par Jean-Paul II.

En remontant dans le temps, on constate que les grands problèmes posés à l’échelle de l’Église universelle sont traités et résolus par l’autorité romaine. Le cardinal Quinn, ancien président de la Conférence épiscopale américaine, déclarait : «  La Curie romaine se considère comme subordonnée au pape mais supérieure au Collège des évêques ». Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que la Curie redoute d’autant plus la réunion d’un  Concile que les évêques y trouvent temporairement le plein exercice de la collégialité.

Dans la ligne de la priorité donnée à la communauté ecclésiale, ou  au « nous » des baptisés, le régime de consultation s’est fortement développé dans l’Église catholique. Les conseils pastoraux, les équipes pastorales, les conseils économiques, les aumôneries et autres responsabilités exercées par des laïcs  se sont multipliés au cours des dernières décennies. On ne peut que s’en réjouir. La recherche doit se poursuivre pour que chacun y trouve sa place, dans la reconnaissance mutuelle des fonctions et des charismes.

Enfin, dans l’esprit de la Constitution « Gaudium et Spes », un travail immense reste à entreprendre ou à poursuivre par rapport aux « mutations culturelles » qui secouent notre société. Ou l’Évangile rejoindra le monde de ce temps tel qu’il est, pour l’éclairer, l’interroger, le stimuler, ou il restera sans voix.

Au lendemain de Vatican II, le père Congar déclarait : « l’ouvrage réalisé est fantastique. Et pourtant, tout reste à faire ».

* Jean   Rigal, prêtre du diocèse de Rodez, est un théologien spécialiste des questions relatives à l’Église. Il a été professeur d’ecclésiologie pendant vingt-cinq ans à la faculté de théologie de Toulouse. Parmi ses derniers ouvrages : Ces questions qui remuent les croyants (Lethielleux, 2011) et Une foi en transhumance (Desclée, 2009).

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