Vatican II, cause de la déchristianisation? (seconde partie)

par Jean-Louis Schlegel*IMG_6861_-_copie

 

L’après-concile ou la force de l’imprévisible

Restons-en d’abord aux chiffres. Il faut toujours les manier avec précaution et résister aux interprétations simplistes, dans un sens ou un autre. Mais puisque les détracteurs du concile les utilisent pour disqualifier le concile, rappelons au moins une donnée, fournie en 2010 par un bilan rétrospectif de l’IFOP. Selon cet institut de sondage, qui a une vieille expérience, on a, dans l’immédiat après-concile, deux phénomènes remarquables, qu’on a trop oubliés avec la déprime continue qui a suivi. D’abord, en 1972 encore, on atteint un pic avec 87 % de Français se déclarant catholiques. D’autre part, alors que la part des « pratiquants » – les catholiques qui vont à la messe le dimanche – a régulièrement diminué depuis les premières enquêtes scientifiques des années 50, on constate entre 1966 et 1972, donc dans les années d’après concile, une stabilisation exceptionnelle de la pratique à un taux élevé : 20%. Tout en restant prudent, on peut voir dans ce chiffre un regain de vitalité ou de confiance post-conciliaire, avant une baisse continue et lourde que les années Jean-Paul II n’enrayent absolument pas, malgré ses efforts pour rappeler à l’Europe son baptême : à la fin de son pontificat, en 2005, la pratique est en effet tombée en-dessous de 5% en France. Résistons à tout commentaire, et surtout à celui qui tenterait d’en imputer la responsabilité personnelle à Jean-Paul II. Mais au moins ce constat va-t-il provisoirement à l’encontre de ceux qui prétendent aujourd’hui, pour des raisons intéressées (conserver et restaurer !), que Vatican II et Mai 68 sont à l’origine de tous les reculs de l’Eglise.

Si l’on tient absolument à voir un ou des échecs du concile Vatican II, il faudrait des interprétations moins grossières, beaucoup plus subtiles. Et d’abord se demander, mais c’est un lieu commun, s’il n’a pas été excessivement « optimiste ». Arrivé au milieu des « Trente Glorieuses », dont j’ai rappelé quelques aspects, le Concile a incontestablement participé de l’euphorie de cette période. Le succès de ces années n’était pas univoque : il y avait une rançon de la gloire. Les nouvelles richesses ont aussi provoqué de nouvelles pauvretés, y compris en France, mais on pensait que les fossés étaient provisoires, qu’ils seraient comblés, surmontés. Le Concile a inconsciemment donné sa bénédiction à l’évolution en cours, pour ainsi dire (même si le célèbre schéma sur l’Eglise dans le monde ce temps est plus équilibré qu’on ne le dit souvent), en voyant dans la croissance possiblement universelle et la construction d’un monde solidaire une continuation de la Création, une participation à l’œuvre même du Créateur. En tout cas, les reconstructeurs de la France depuis 1945, les militants d’une société plus juste, les catholiques de l’action s’y sont bien retrouvés. Et à l’extérieur, d’autres qu’eux, habitués aux condamnations du monde moderne par l’Eglise, ont admiré cette « conversion ». Un autre visage d’elle, inattendu, leur est apparu.

Ce qui n’était pas vu en 1962-1965, c’était un éventuel et rapide retournement de la conjoncture économique, des soubresauts inattendus de la vie politique, les conséquences sociales et culturelles de la croissance. Plus encore : nul ne pouvait imaginer un changement de civilisation comme celui qui se dessina alors, où des innovations techniques de masse (nommons les cavalièrement pour être clair : la voiture, le frigidaire, la salle de bains, la télévision et la pilule contraceptive) rejoignirent les aspirations du grand nombre, et dans un sens qui mettait à mal les vertus selon l’Eglise… Mai 1968 et la révolte étudiante (où le philosophe Maurice Clavel a cependant vu l’œuvre de l’Esprit-Saint contre l’esprit de consommation !) furent un séisme culturel et éthique auquel même les laïcs les plus ouverts n’étaient pas préparés. Du côté politique, alors que prévalait plutôt un esprit de réforme, de correction à la marge du système capitaliste – et les encycliques sociales des années 60 allèrent fortement dans ce sens, qu’on pourrait dire « social-démocrate » –, certains ne parlèrent plus que de révolution pour éradiquer le désordre établi des inégalités en France, en Europe et dans le tiers monde. Mais ni le concile ni les encycliques ne sont pour quelque chose dans l’engouement pour l’ « outil marxiste » ou les révolutions chinoises et autres : il s’agit plutôt d’une conséquence paradoxale de Mai 68, où les poussées « existentialistes » et libertaires coexistèrent avec les langues de bois et la passion pour des systèmes de pensée fermés (le structuralisme !)… Enfin, en 1974, le premier choc pétrolier signala le début de la fin de l’euphorie économique. Les difficultés sociales ne cessèrent de s’aggraver au cours des trois décennies qui suivirent (sur ce point d’ailleurs, l’Eglise issue du concile, plus solidaire, plus soucieuse de justice et de présence aux pauvres, a été en général à la hauteur de la crise, à la fois dans ses paroles et ses actes). Pourtant, avec la société de consommation et la société pluralisée (afflux d’immigrés), avec l’individualisme et le désir d’épanouissement personnel sans rivages, une nouvelle phase de sécularisation s’ouvrit, et l’éloignement de l’Eglise prit des formes et des dimensions inconnues jusque-là, dans la société comme chez les individus. En particulier, les comportements dans la vie privée et la morale sexuelle (que peu ou prou l’Eglise contrôlait et régentait jusque-là) s’éloignèrent massivement des normes qu’elle continuait imperturbablement à enseigner : ce grand malentendu, cette « exculturation » (Danièle Hervieu-Léger) dure encore ! Le dernier point évoqué a cristallisé le malaise des femmes dans l’Eglise : on a parlé de leur « exode »… Il serait très intéressant, en sens inverse, qu’on nous dise combien de femmes sont restées dans l’Eglise parce qu’elles étaient enthousiasmées par son enseignement et son attitude à leur égard. Il semble que le compte serait vite fait.

Alors… la faute au Concile ? La situation de l’Eglise serait certainement bien pire sans lui. Elle a été sévèrement secouée, certes, et elle doit s’interroger sur ses responsabilités dans son affaiblissement. Mais c’est grâce au concile qu’elle ne s’est pas transformée en une secte lointaine, qui diabolise son temps en s’enfermant dans une autre langue et une autre culture. Les circonstances extérieures ont été à l’évidence décisives dans la réception décevante du Concile. Les questions sont ouvertes : que fallait-il faire, qui n’a pas été fait ? Qu’est-ce qui a été fait, qui aurait mérité plus d’examen ? Mais surtout : que faire maintenant et à l’avenir, pour que Vatican II réalise ses promesses ? Après tout, Jean XXIII avait parlé d’aggiornamento, de mise à jour et non pas de reconquête ni de renforcement de la puissance en faisant du « chiffre ». Une mise à jour, des réformes pour faire la vérité dans la vie de l’Eglise et donc de tous les catholiques – cette vérité qui seule rend libre. Ce n’est déjà pas si mal.

* Jean-Louis Schlegel, philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur.
Membre de la rédaction d’ « Esprit »
Dernier ouvrage paru:  À la gauche du Christ : les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, sous la direction de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, Paris, Éd. du Seuil, 2012

 

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2 Commentaires

Classé dans comprendre le Concile

2 réponses à “Vatican II, cause de la déchristianisation? (seconde partie)

  1. Diakriseis

    Gaudium et Spes n’a pas si bien vieilli que cela. Voyez le paragraphe 50 qui traite les laïcs comme du bétail « docile ».

  2. Jean-Pierre Gosset

    Dans les années 50, la déchristianisation fut attribuée au non achèvement de Vatican 1 qui devait traiter de la collégialité et du rôle des évêques. Profitant de l’absence de contrepouvoir à l’infaillibilité, la papauté/curie a considéré devoir être obéie en tout par les évêques. Michael Browne, alors supérieur général des dominicains et consulteur au St Office, chargé d’achever la purge des théologiens et de la mission en monde ouvrier disait et répétait que le pape est le premier et seul évêque catholique: « silence dans les rangs ».
    Paul6 a mis fin à Vatican 2 alors que pour la grande majorité il y avait encore du pain sur la planche, le même pain laissé en plan au siècle précédent, c’est à dire le plus difficile. Bien sûr, comme en 1870, ils avaient commencé par le plus facile, laissant le concile s’essouffler sans traiter le fond des questions: gouvernance, statut, signification de l’obéissance.
    Quand JP2 puis B16 entreprirent leurs périples internationaux, ils ont confirmé que la collégialité avait bien été confisquée au profit d’une unanimité nécessaire à l’unicité de la vérité. La plus grande décision des deux conciles est ainsi celle qui n’a été ni écrite ni votée et qui, comme le ferait un bulldozer, vide les Églises de la plupart des pays du monde pour maintenir une fiction « la vérité est unique ».

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