Vatican II, cause de la déchristianisation? (première partie)

par Jean-Louis Schlegel*

Schlegel

« Qui veut noyer son chien… » : le proverbe est bien connu, et il peut s’appliquer à tout, même à un concile. L’accusation est venue très tôt aux lèvres de ceux qu’on appelle les « intégristes » – la toute petite minorité qui a refusé Vatican II et que Mgr Lefebvre a réussi à mobiliser autour de la liturgie en latin, avant de créer sa propre Eglise schismatique en 1988. Cette dernière – la Fraternité Saint-Pie X – « recrute » chaque année dans son séminaire d’Ecône un nombre (en apparence) appréciable de séminaristes, et les messes en latin célébrées de ci de là réunissent, selon eux, les foules. Et ce succès donne bien entendu raison à leur « résistance ». Ceux qu’on appelle aujourd’hui les « traditionnalistes », adhérant au motu proprio de Benoît XVI Summorum Pontificum de juillet 2007, qui redonne tous ses droits au « rite extraordinaire » (la messe en latin), ne pensent pas autrement – sauf qu’ils restent, quant à eux, fidèles au pape. Pour eux aussi, en tout cas les plus extrémistes qui s’expriment sur internet (par exemple sur le site « Riposte Catholique »), le concile a été une catastrophe, l’apocalypse de la foi et des mœurs, et du reste ils ont parfois la modeste prétention de penser qu’ils vont sauver l’Eglise. Prétentieux, ils le sont, et une relative vitalité leur donne des ailes. Même si un peu de « chiffre » quand les fidèles viennent de loin et les vocations de toute la France (mais de milieux souvent fort étriqués) ne relève d’aucun miracle, mais plutôt d’un mirage.

Le concile, donc, aurait contribué à la « déchristianisation » (un mot qu’il faudrait prendre avec des pincettes, surtout quand il est défini par eux). Il y a des versions light de cette affirmation :   l’« Eglise moderniste » n’aurait fait qu’entériner les changements de l’époque au lieu de s’y opposer. Elle se serait, comme ils disent, « couchée devant le monde », mais ce dernier l’aurait rattrapée et finalement submergée.

« Trente Glorieuses », qui changent le monde… et l’Eglise

Pour répondre sérieusement à une accusation peu sérieuse, il faut faire un peu d’histoire et de sociologie, et rattacher ce qui s’est passé au Concile aux « Trente Glorieuses » qui, à partir des années 50, bouleversent la réalité sociale, économique, culturelle… en France et dans toute l’Europe de l’Ouest. C’est la période de la « reconstruction », qui coïncide avec une forte croissance économique. C’est une période euphorique, le moment où s’installe l’« Etat-providence », qu’on imagine alors durable, irréversible et extensible au monde entier pourvu que les riches du Nord y mettent de la bonne volonté pour combler les nouveaux fossés qui se creusent avec le Sud pauvre  – et on ne doute pas que cette bonne volonté sera là. C’est la sortie d’une société immobile, d’un univers de tradition, pour entrer dans des temps mobiles et des espaces incertains. C’est le début de la « fin des paysans », on passe à la « France urbaine ». C’est l’entrée en scène des classes moyennes, des employés du tertiaire, de la société du loisir – avant même celle de la consommation et du bien-être généralisé à toutes les classes sociales. C’est la naissance de nouvelles demandes, par exemple celle de démocratisation de l’enseignement, i.e. d’accès accru et généralisé à l’enseignement secondaire (dans les années 50) puis supérieur (dans les années 60).

Restons très concrets ici : la création des collèges dans les années 50 change l’offre scolaire ; dans les campagnes surtout, on sort du choix entre le lycée et le collège (= lycée) diocésain ou le petit séminaire ; ces derniers entrent en crise dès les années 50 ; ils peinent à recruter, le règlement interne doit s’adapter un peu aux temps nouveaux et, à la fin des études, le choix du grand séminaire se fait plus rare. La crise des vocations, diocésaines et religieuses, est déjà bien amorcée, après le petit « rattrapage » des années 1945.

La pratique dominicale reste forte cependant, surtout en comparaison d’aujourd’hui, mais elle est très disparate selon les régions française. A côté des grandes villes et surtout de leurs banlieues (souvent rouges) ainsi que des départements « déchristianisées » avec un taux de pratique très bas (moins de 5% en certains cantons) – ce qui a justifié dès 1943 la question stupéfiante des abbés Henri Godin et Yvan Daniel : « France, pays de mission ? » –, il reste des régions de très forte participation (Bretagne, Anjou, Alsace-Moselle, Nord, Savoie, Pays basque, Monts du Lyonnais…). Malgré une baisse continue que soulignent les enquêtes faites à partir du début des années 50, l’ensemble de la France persiste sur un taux assez élevé de 25% de « messalisants » environ (ceux qui vont à la messe du dimanche) dans les années 50, et de 20% dans les années 60. Côté effectifs et aussi, forcément, côté institutions, le catholicisme français est donc encore nombreux et puissant au moment du concile. Il est aussi dynamique, avec des initiatives missionnaires et liturgiques nombreuses avant même les années 50 (je rappelle simplement que la réforme liturgique était une des plus demandées dans l’enquête faite en 1960-61 auprès des évêques du monde entier pour demander ce qu’ils attendaient du concile). Les années d’après-guerre voient aussi la montée des « militants » – ceux des mouvements d’Action catholique et autres. Ce sont certes très souvent, en tout cas à ce moment-là, des « paroissiens » – mais leur « modèle » d’engagement actif dans la Cité humaine s’oppose au modèle purement sédentaire et territorial du paroissien, qui se contente de la messe dominicale. Et les militants, ceux de la Jeunesse Agricole Catholique (JAC) par exemple, participent activement à la modernisation, comprise comme une forme de continuation de la Création.

Je me suis contenté dans ce qui précède de rappeler un état de lieux précédant immédiatement le concile et contemporain de son déroulement. Mais certains se sont demandé si, bien avant cette période, depuis la Révolution et peut-être même avant, l’Eglise n’était pas, sous ses fastes et ses « ors » (comme on parle des « ors » de la République), un « grand corps malade » – malade par un éloignement sans remède de l’Evangile et du Dieu humble à l’incarnation duquel elle doit sa naissance. Laissons de côté cette méditation, et disons que c’est surtout sur toute cette puissance déchue que s’appuient souvent, implicitement ou explicitement, ceux qui rendent Vatican II responsable des malheurs ultérieurs de l’Eglise. On devrait pourtant s’interroger sur la nature de cette « puissance » durant les dernières années du pape Pie XII, sur ses liens et sa fidélité au Christ d’une part, sur tous les aspects vermoulus de la pompe et des œuvres triomphales qu’elle présentait à la face du monde et les signes d’érosion qui se manifestaient, d’autre part. Même si, reconnaissons-le en parlant d’expérience, le catholique ordinaire pouvait se sentir assuré du présent et de l’avenir dans cette Eglise qui ne doutait pas d’elle-même, et surtout pas d’avoir pour elle les promesses de la vie éternelle.

Plus sérieusement peut-être, on peut se poser la question : l’immédiat après-concile, la crise de l’autorité, la « chienlit » dans l’Eglise avant et après 68, autrement dit une « réception » ratée – ne sont-ils pas les vrais responsables de l’échec du concile, du fait qu’il n’a pas porté tous les « fruits » attendus ? Ce serait un débat intéressant à tenir. Pour beaucoup de témoins, actifs ou passifs, de cette crise, elle n’a pas été tous les jours facile à vivre. Mais comment aurait-on évité ce moment de vérité, ou du « faire la vérité » ? Seule une vue simpliste de l’obéissance chrétienne – le concile a fait des textes qu’on va appliquer comme de bons soldats – peut rêver d’une autre issue. S’il fallait ici chercher des responsables (mais je crois que cette quête est assez vaine), j’incriminerais moins les excès de la « base » que la « peur » rapide du sommet. Peut-être que Paul VI n’était pas fait pour le pontificat de tempête qu’il a vécu, et qu’il aurait mieux valu prendre le taureau de la contestation par les cornes au lieu de le morigéner, de le fustiger ou de l’appeler à la soumission. Mais cela aurait supposé que ce pape scrute plus courageusement les « signes du temps » et ne ferme pas si vite, avec les volets, les fenêtres qui venaient d’être ouvertes.

(à suivre)

* Jean-Louis Schlegel, philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur.
Membre de la rédaction d’ « Esprit »
Dernier ouvrage paru:  À la gauche du Christ : les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, sous la direction de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, Paris, Éd. du Seuil, 2012

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2 Commentaires

Classé dans comprendre le Concile

2 réponses à “Vatican II, cause de la déchristianisation? (première partie)

  1. Philippe

    La dernière phrase laisse entendre une réalité peu mise en avant : le gouvernement de l’Église catholique est beaucoup trop dépendante d’un seul homme, le pape. L’auteur cite Paul VI mais il est vrai que Jean-Paul II, s’il a été très médiatique, a aussi bloqué beaucoup de dossiers qui se sont trouvés « congelés » sans possibilité d’avancer : œcuménisme (mais pas le dialogue intereligieux, cf Assise), ministères, collégialité…

  2. TRAISNEL

    merci de cet excellent éclairage… même si ce bref extrait ne donne pas à identifier tout ce qui a pu conduire à ces « tensions » et ces moments de grande remise en cause…

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