Archives mensuelles : décembre 2012

Vatican II, cause de la déchristianisation? (seconde partie)

par Jean-Louis Schlegel*IMG_6861_-_copie

 

L’après-concile ou la force de l’imprévisible

Restons-en d’abord aux chiffres. Il faut toujours les manier avec précaution et résister aux interprétations simplistes, dans un sens ou un autre. Mais puisque les détracteurs du concile les utilisent pour disqualifier le concile, rappelons au moins une donnée, fournie en 2010 par un bilan rétrospectif de l’IFOP. Selon cet institut de sondage, qui a une vieille expérience, on a, dans l’immédiat après-concile, deux phénomènes remarquables, qu’on a trop oubliés avec la déprime continue qui a suivi. D’abord, en 1972 encore, on atteint un pic avec 87 % de Français se déclarant catholiques. D’autre part, alors que la part des « pratiquants » – les catholiques qui vont à la messe le dimanche – a régulièrement diminué depuis les premières enquêtes scientifiques des années 50, on constate entre 1966 et 1972, donc dans les années d’après concile, une stabilisation exceptionnelle de la pratique à un taux élevé : 20%. Tout en restant prudent, on peut voir dans ce chiffre un regain de vitalité ou de confiance post-conciliaire, avant une baisse continue et lourde que les années Jean-Paul II n’enrayent absolument pas, malgré ses efforts pour rappeler à l’Europe son baptême : à la fin de son pontificat, en 2005, la pratique est en effet tombée en-dessous de 5% en France. Résistons à tout commentaire, et surtout à celui qui tenterait d’en imputer la responsabilité personnelle à Jean-Paul II. Mais au moins ce constat va-t-il provisoirement à l’encontre de ceux qui prétendent aujourd’hui, pour des raisons intéressées (conserver et restaurer !), que Vatican II et Mai 68 sont à l’origine de tous les reculs de l’Eglise.

Si l’on tient absolument à voir un ou des échecs du concile Vatican II, il faudrait des interprétations moins grossières, beaucoup plus subtiles. Et d’abord se demander, mais c’est un lieu commun, s’il n’a pas été excessivement « optimiste ». Arrivé au milieu des « Trente Glorieuses », dont j’ai rappelé quelques aspects, le Concile a incontestablement participé de l’euphorie de cette période. Le succès de ces années n’était pas univoque : il y avait une rançon de la gloire. Les nouvelles richesses ont aussi provoqué de nouvelles pauvretés, y compris en France, mais on pensait que les fossés étaient provisoires, qu’ils seraient comblés, surmontés. Le Concile a inconsciemment donné sa bénédiction à l’évolution en cours, pour ainsi dire (même si le célèbre schéma sur l’Eglise dans le monde ce temps est plus équilibré qu’on ne le dit souvent), en voyant dans la croissance possiblement universelle et la construction d’un monde solidaire une continuation de la Création, une participation à l’œuvre même du Créateur. En tout cas, les reconstructeurs de la France depuis 1945, les militants d’une société plus juste, les catholiques de l’action s’y sont bien retrouvés. Et à l’extérieur, d’autres qu’eux, habitués aux condamnations du monde moderne par l’Eglise, ont admiré cette « conversion ». Un autre visage d’elle, inattendu, leur est apparu.

Ce qui n’était pas vu en 1962-1965, c’était un éventuel et rapide retournement de la conjoncture économique, des soubresauts inattendus de la vie politique, les conséquences sociales et culturelles de la croissance. Plus encore : nul ne pouvait imaginer un changement de civilisation comme celui qui se dessina alors, où des innovations techniques de masse (nommons les cavalièrement pour être clair : la voiture, le frigidaire, la salle de bains, la télévision et la pilule contraceptive) rejoignirent les aspirations du grand nombre, et dans un sens qui mettait à mal les vertus selon l’Eglise… Mai 1968 et la révolte étudiante (où le philosophe Maurice Clavel a cependant vu l’œuvre de l’Esprit-Saint contre l’esprit de consommation !) furent un séisme culturel et éthique auquel même les laïcs les plus ouverts n’étaient pas préparés. Du côté politique, alors que prévalait plutôt un esprit de réforme, de correction à la marge du système capitaliste – et les encycliques sociales des années 60 allèrent fortement dans ce sens, qu’on pourrait dire « social-démocrate » –, certains ne parlèrent plus que de révolution pour éradiquer le désordre établi des inégalités en France, en Europe et dans le tiers monde. Mais ni le concile ni les encycliques ne sont pour quelque chose dans l’engouement pour l’ « outil marxiste » ou les révolutions chinoises et autres : il s’agit plutôt d’une conséquence paradoxale de Mai 68, où les poussées « existentialistes » et libertaires coexistèrent avec les langues de bois et la passion pour des systèmes de pensée fermés (le structuralisme !)… Enfin, en 1974, le premier choc pétrolier signala le début de la fin de l’euphorie économique. Les difficultés sociales ne cessèrent de s’aggraver au cours des trois décennies qui suivirent (sur ce point d’ailleurs, l’Eglise issue du concile, plus solidaire, plus soucieuse de justice et de présence aux pauvres, a été en général à la hauteur de la crise, à la fois dans ses paroles et ses actes). Pourtant, avec la société de consommation et la société pluralisée (afflux d’immigrés), avec l’individualisme et le désir d’épanouissement personnel sans rivages, une nouvelle phase de sécularisation s’ouvrit, et l’éloignement de l’Eglise prit des formes et des dimensions inconnues jusque-là, dans la société comme chez les individus. En particulier, les comportements dans la vie privée et la morale sexuelle (que peu ou prou l’Eglise contrôlait et régentait jusque-là) s’éloignèrent massivement des normes qu’elle continuait imperturbablement à enseigner : ce grand malentendu, cette « exculturation » (Danièle Hervieu-Léger) dure encore ! Le dernier point évoqué a cristallisé le malaise des femmes dans l’Eglise : on a parlé de leur « exode »… Il serait très intéressant, en sens inverse, qu’on nous dise combien de femmes sont restées dans l’Eglise parce qu’elles étaient enthousiasmées par son enseignement et son attitude à leur égard. Il semble que le compte serait vite fait.

Alors… la faute au Concile ? La situation de l’Eglise serait certainement bien pire sans lui. Elle a été sévèrement secouée, certes, et elle doit s’interroger sur ses responsabilités dans son affaiblissement. Mais c’est grâce au concile qu’elle ne s’est pas transformée en une secte lointaine, qui diabolise son temps en s’enfermant dans une autre langue et une autre culture. Les circonstances extérieures ont été à l’évidence décisives dans la réception décevante du Concile. Les questions sont ouvertes : que fallait-il faire, qui n’a pas été fait ? Qu’est-ce qui a été fait, qui aurait mérité plus d’examen ? Mais surtout : que faire maintenant et à l’avenir, pour que Vatican II réalise ses promesses ? Après tout, Jean XXIII avait parlé d’aggiornamento, de mise à jour et non pas de reconquête ni de renforcement de la puissance en faisant du « chiffre ». Une mise à jour, des réformes pour faire la vérité dans la vie de l’Eglise et donc de tous les catholiques – cette vérité qui seule rend libre. Ce n’est déjà pas si mal.

* Jean-Louis Schlegel, philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur.
Membre de la rédaction d’ « Esprit »
Dernier ouvrage paru:  À la gauche du Christ : les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, sous la direction de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, Paris, Éd. du Seuil, 2012

 

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Vatican II, cause de la déchristianisation? (première partie)

par Jean-Louis Schlegel*

Schlegel

« Qui veut noyer son chien… » : le proverbe est bien connu, et il peut s’appliquer à tout, même à un concile. L’accusation est venue très tôt aux lèvres de ceux qu’on appelle les « intégristes » – la toute petite minorité qui a refusé Vatican II et que Mgr Lefebvre a réussi à mobiliser autour de la liturgie en latin, avant de créer sa propre Eglise schismatique en 1988. Cette dernière – la Fraternité Saint-Pie X – « recrute » chaque année dans son séminaire d’Ecône un nombre (en apparence) appréciable de séminaristes, et les messes en latin célébrées de ci de là réunissent, selon eux, les foules. Et ce succès donne bien entendu raison à leur « résistance ». Ceux qu’on appelle aujourd’hui les « traditionnalistes », adhérant au motu proprio de Benoît XVI Summorum Pontificum de juillet 2007, qui redonne tous ses droits au « rite extraordinaire » (la messe en latin), ne pensent pas autrement – sauf qu’ils restent, quant à eux, fidèles au pape. Pour eux aussi, en tout cas les plus extrémistes qui s’expriment sur internet (par exemple sur le site « Riposte Catholique »), le concile a été une catastrophe, l’apocalypse de la foi et des mœurs, et du reste ils ont parfois la modeste prétention de penser qu’ils vont sauver l’Eglise. Prétentieux, ils le sont, et une relative vitalité leur donne des ailes. Même si un peu de « chiffre » quand les fidèles viennent de loin et les vocations de toute la France (mais de milieux souvent fort étriqués) ne relève d’aucun miracle, mais plutôt d’un mirage.

Le concile, donc, aurait contribué à la « déchristianisation » (un mot qu’il faudrait prendre avec des pincettes, surtout quand il est défini par eux). Il y a des versions light de cette affirmation :   l’« Eglise moderniste » n’aurait fait qu’entériner les changements de l’époque au lieu de s’y opposer. Elle se serait, comme ils disent, « couchée devant le monde », mais ce dernier l’aurait rattrapée et finalement submergée.

« Trente Glorieuses », qui changent le monde… et l’Eglise

Pour répondre sérieusement à une accusation peu sérieuse, il faut faire un peu d’histoire et de sociologie, et rattacher ce qui s’est passé au Concile aux « Trente Glorieuses » qui, à partir des années 50, bouleversent la réalité sociale, économique, culturelle… en France et dans toute l’Europe de l’Ouest. C’est la période de la « reconstruction », qui coïncide avec une forte croissance économique. C’est une période euphorique, le moment où s’installe l’« Etat-providence », qu’on imagine alors durable, irréversible et extensible au monde entier pourvu que les riches du Nord y mettent de la bonne volonté pour combler les nouveaux fossés qui se creusent avec le Sud pauvre  – et on ne doute pas que cette bonne volonté sera là. C’est la sortie d’une société immobile, d’un univers de tradition, pour entrer dans des temps mobiles et des espaces incertains. C’est le début de la « fin des paysans », on passe à la « France urbaine ». C’est l’entrée en scène des classes moyennes, des employés du tertiaire, de la société du loisir – avant même celle de la consommation et du bien-être généralisé à toutes les classes sociales. C’est la naissance de nouvelles demandes, par exemple celle de démocratisation de l’enseignement, i.e. d’accès accru et généralisé à l’enseignement secondaire (dans les années 50) puis supérieur (dans les années 60).

Restons très concrets ici : la création des collèges dans les années 50 change l’offre scolaire ; dans les campagnes surtout, on sort du choix entre le lycée et le collège (= lycée) diocésain ou le petit séminaire ; ces derniers entrent en crise dès les années 50 ; ils peinent à recruter, le règlement interne doit s’adapter un peu aux temps nouveaux et, à la fin des études, le choix du grand séminaire se fait plus rare. La crise des vocations, diocésaines et religieuses, est déjà bien amorcée, après le petit « rattrapage » des années 1945.

La pratique dominicale reste forte cependant, surtout en comparaison d’aujourd’hui, mais elle est très disparate selon les régions française. A côté des grandes villes et surtout de leurs banlieues (souvent rouges) ainsi que des départements « déchristianisées » avec un taux de pratique très bas (moins de 5% en certains cantons) – ce qui a justifié dès 1943 la question stupéfiante des abbés Henri Godin et Yvan Daniel : « France, pays de mission ? » –, il reste des régions de très forte participation (Bretagne, Anjou, Alsace-Moselle, Nord, Savoie, Pays basque, Monts du Lyonnais…). Malgré une baisse continue que soulignent les enquêtes faites à partir du début des années 50, l’ensemble de la France persiste sur un taux assez élevé de 25% de « messalisants » environ (ceux qui vont à la messe du dimanche) dans les années 50, et de 20% dans les années 60. Côté effectifs et aussi, forcément, côté institutions, le catholicisme français est donc encore nombreux et puissant au moment du concile. Il est aussi dynamique, avec des initiatives missionnaires et liturgiques nombreuses avant même les années 50 (je rappelle simplement que la réforme liturgique était une des plus demandées dans l’enquête faite en 1960-61 auprès des évêques du monde entier pour demander ce qu’ils attendaient du concile). Les années d’après-guerre voient aussi la montée des « militants » – ceux des mouvements d’Action catholique et autres. Ce sont certes très souvent, en tout cas à ce moment-là, des « paroissiens » – mais leur « modèle » d’engagement actif dans la Cité humaine s’oppose au modèle purement sédentaire et territorial du paroissien, qui se contente de la messe dominicale. Et les militants, ceux de la Jeunesse Agricole Catholique (JAC) par exemple, participent activement à la modernisation, comprise comme une forme de continuation de la Création.

Je me suis contenté dans ce qui précède de rappeler un état de lieux précédant immédiatement le concile et contemporain de son déroulement. Mais certains se sont demandé si, bien avant cette période, depuis la Révolution et peut-être même avant, l’Eglise n’était pas, sous ses fastes et ses « ors » (comme on parle des « ors » de la République), un « grand corps malade » – malade par un éloignement sans remède de l’Evangile et du Dieu humble à l’incarnation duquel elle doit sa naissance. Laissons de côté cette méditation, et disons que c’est surtout sur toute cette puissance déchue que s’appuient souvent, implicitement ou explicitement, ceux qui rendent Vatican II responsable des malheurs ultérieurs de l’Eglise. On devrait pourtant s’interroger sur la nature de cette « puissance » durant les dernières années du pape Pie XII, sur ses liens et sa fidélité au Christ d’une part, sur tous les aspects vermoulus de la pompe et des œuvres triomphales qu’elle présentait à la face du monde et les signes d’érosion qui se manifestaient, d’autre part. Même si, reconnaissons-le en parlant d’expérience, le catholique ordinaire pouvait se sentir assuré du présent et de l’avenir dans cette Eglise qui ne doutait pas d’elle-même, et surtout pas d’avoir pour elle les promesses de la vie éternelle.

Plus sérieusement peut-être, on peut se poser la question : l’immédiat après-concile, la crise de l’autorité, la « chienlit » dans l’Eglise avant et après 68, autrement dit une « réception » ratée – ne sont-ils pas les vrais responsables de l’échec du concile, du fait qu’il n’a pas porté tous les « fruits » attendus ? Ce serait un débat intéressant à tenir. Pour beaucoup de témoins, actifs ou passifs, de cette crise, elle n’a pas été tous les jours facile à vivre. Mais comment aurait-on évité ce moment de vérité, ou du « faire la vérité » ? Seule une vue simpliste de l’obéissance chrétienne – le concile a fait des textes qu’on va appliquer comme de bons soldats – peut rêver d’une autre issue. S’il fallait ici chercher des responsables (mais je crois que cette quête est assez vaine), j’incriminerais moins les excès de la « base » que la « peur » rapide du sommet. Peut-être que Paul VI n’était pas fait pour le pontificat de tempête qu’il a vécu, et qu’il aurait mieux valu prendre le taureau de la contestation par les cornes au lieu de le morigéner, de le fustiger ou de l’appeler à la soumission. Mais cela aurait supposé que ce pape scrute plus courageusement les « signes du temps » et ne ferme pas si vite, avec les volets, les fenêtres qui venaient d’être ouvertes.

(à suivre)

* Jean-Louis Schlegel, philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur.
Membre de la rédaction d’ « Esprit »
Dernier ouvrage paru:  À la gauche du Christ : les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, sous la direction de Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel, Paris, Éd. du Seuil, 2012

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La poussée traditionaliste

P.-Nicolas-de-Bremond-d-Ars

par Nicolas de Brémond d’Ars*

Avec les cinquante ans du concile Vatican II, resurgit de façon lancinante le phénomène du « traditionalisme », qui persiste et empoisonne, d’une certaine manière, ceux qui ont accueilli le concile dans l’obéissance et la foi.

Distinguons comme il se doit l’intégrisme du traditionalisme. D’un côté ceux qui ont rompu avec la « grande Église », à la suite de Mgr Lefebvre ; ils sont schismatiques. De l’autre, ceux qui maintiennent le lien mais promeuvent des idées et des pratiques similaires. Ils se nomment « Paix liturgique » ou « Institut du Bon Pasteur », ne sont pas en accord sur tous les points, ce qui leur permet de « ratisser plus large » : il vaut mieux se représenter les différents groupes comme des courants convergents, dont l’emplacement par rapport à la « frontière » du schisme s’étage du plus au moins proche.

La liturgie et son exercice cristallisent les divergences. La « messe de toujours » (qui n’est, bien entendu, que la messe précédant immédiatement Vatican II) est opposée à celle de Paul VI, supposée « brader le sacré ». Les spécialistes de liturgie ne cessent de nous rappeler combien la messe a évolué, mais cette « messe de toujours » est une référence imaginaire, qui organise le monde des représentations de ceux qui en acceptent le concept.

Il existe une gamme de revendications liturgiques pour évoquer le « sacré ». L’inventaire en est fastidieux. La ligne de partage entre ce qui est « traditionaliste » et ce qui n’est qu’un « conservatisme » serait la conjonction de quelques points : formalisme cultuel (parfois exacerbé) ; stricte séparation des espaces, le chœur étant réservé au prêtre ; docilité des fidèles face au prêtre, accompagnée d’un respect révérencieux ; postures de la messe (communion dans la bouche, génuflexions et inclinaisons profondes) ; usage du latin et du chant grégorien. Un seul de ces points observé ne justifie pas que l’on qualifie l’attitude de traditionalisme. L’affaire tourne autour de la séparation entre clergé et fidèles, mise en évidence par le refus d’une certaine « familiarité » qui est, de fait, une caractéristique des relations post-Vatican II. Tutoyer le prêtre, aller et venir dans le chœur, participer à l’élaboration de la liturgie : autant de signes qu’on est « conciliaire ».

D’autres traits caractérisent le traditionalisme. Il dénoncent, avec l’intégrisme, le dialogue interreligieux, le « relativisme » – c’est-à-dire l’acceptation d’autres vérités (même partielles) que celles de l’Église catholique romaine –, la tolérance face aux pratiques « déviantes » (qui portent essentiellement sur la famille et la sexualité). Entre conservatisme prudent et militance active, cependant, on trouve toutes les attitudes.

La question centrale est celle de la « communion hiérarchique », c’est-à-dire de l’articulation entre le « personnel permanent », les clercs, et les fidèles laïcs. Certes le peuple est habité par l’Esprit Saint, mais l’autorité, disent les traditionalistes, est l’apanage du Magistère, pour éviter que les factions ne divisent le peuple. Assurer la communion entre tous est la grande affaire de l’Église, qui a adopté à cet effet différentes formes institutionnelles. Les Xe-XIe  siècles formalisent la distinction entre clergé et laïcs, entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel. L’Europe a ainsi été préservée de toute théocratie (comme au Tibet contemporain), puisque la séparation a permis, avec plus ou moins de dégâts collatéraux, un dialogue parfois musclé entre politique et religion.

Le Concile de Trente, face à la Réforme, confie aux prêtres le soin de rétablir une situation vertueuse. Les pays d’Europe sortent d’un siècle de guerres religieuses. L’Église catholique est consciente de la « réparation » nécessaire. Le Christ, qui a livré sa vie pour les pécheurs, en est l’acteur unique. Tout tourne donc autour de son sacrifice pour la pacification du monde. La messe dont le prêtre est l’agent désigné devient l’acte salvifique par excellence. Le chœur est l’espace sacré où s’accomplit le mystère de salut (de rédemption).

Au XIXe siècle, changement radical de perspective. Avec l’émergence de la séparation entre l’Église et l’État en France, Dom Guéranger impose une réforme liturgique. L’autorité de l’Église passe peu à peu des évêques au pape, la liturgie est unifiée et devient romaine et universelle. Elle est le signe de ralliement des « citoyens catholiques » contre une sécularisation grandissante. Le prêtre demeure le pilier de la liturgie, laquelle en tire une dimension militante : elle est signe de reconnaissance et d’affirmation catholique.

Lorsque Vatican II officialise le prêtre face au peuple, et permet aux laïcs de participer à la liturgie, il semble tourner le dos à cette histoire. En réalité, il prend acte des profondes transformations politiques, culturelles et sociales du monde. L’Église met fin à la confrontation hostile avec la modernité. La liturgie reste romaine, mais sa langue est celle de la culture locale, elle trouve une place qui n’est plus « politique », vis-à-vis de la société civile, mais à usage interne.

La position du prêtre en France en est transformée. Les traditionalistes sont orphelins de cette perte, et nous en font porter la responsabilité.

* Nicolas de Brémond d’Ars, sociologue et prêtre du diocèse de Paris. Auteur, en particulier de Catholicisme, zones de fracture, que devient le catholicisme en France ? Bayard 2010, 200 pages, 19€

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