Archives mensuelles : novembre 2012

Comment nous avons senti et éprouvé le concile Vatican II

Par Jean-Claude Eslin*

 

 

Il est difficile de dire la joie que nous avons connue à l’époque du concile Vatican II. Il semblait que la barque de Pierre, depuis longtemps amarrée sur la grève, était de nouveau lancée en pleine mer. Les portes et les fenêtres fermées s’ouvraient, un nouvel âge de l’Eglise commençait.

 

Nous nous sommes mêlés à cet espoir. Une génération, la nôtre – celle qui aujourd’hui achève sa vie – a compris qu’il lui fallait sortir hors les murs ! Elle s’est sentie appelée à le faire ! D’un coup, les structures, les habitudes, les règles qui hier semblaient absolues, nous sont apparues relatives, tributaires de l’histoire. Les cartes étaient redistribuées. Il fallait recomposer son jeu. Nous prenions une liberté que nous n’avions pas envisagée, mais l’Esprit saint nous guiderait, et finalement nous serions fidèles !

 

Dès le premier jour du concile, le 11 octobre 1962, dans son discours inaugural, n’était-il pas apparu que Jean XXIII comptait sur l’Esprit saint ? Il disait : l’Église n’entend pas écouter les prophètes de malheur qui ne voient dans les temps modernes que ruine et perdition. « Dans le cours actuel des événements, alors que la société humaine est à un tournant, il vaut mieux reconnaître les desseins mystérieux de la Providence divine ». Il disait aussi : « Autre est la substance de la doctrine antique contenue dans le dépôt de la foi, autre la formulation dont on la revêt, en se réglant, pour les formes et les proportions, sur les besoins d’un magistère et d’un style surtout pastoral.» Il fallait prendre acte d’un changement dans les modes d’expression de la vérité dans les temps actuels, dans un état de la civilisation et ce changement bouleversait nos vies.

 

L’ère du dialogue s’ouvrait, avec les juifs, avec les protestants, avec les orthodoxes, avec les athées. C’était une ouverture à donner le tournis. Le renouveau de la liturgie touchait la sensibilité. La liberté religieuse était approuvée. Ce qui chaque jour nous surprenait et nous réjouissait, c’était le débat instauré chaque jour dans l’aula conciliaire : voir des évêques s’opposer, voir une vérité s’esquisser jour après jour dans les débats était impressionnant. L’Eglise se faisant ! La vérité chrétienne n’était plus figée, immobile, tombant d’en haut ! Elle pouvait se dire et se faire en des interrogations, puis des résolutions, des aventures communes ! La culture du débat interne se transmettait par capillarité des évêques à Rome aux prêtres, aux laïcs, aux séminaristes et aux jeunes religieux, entretenant une effervescence féconde au moment où s’ouvrait leur vie. Sans que nous ne nous en rendions bien compte, la conception de l’autorité changeait. Il semblait, après le décès de Jean XXIII, que le pape Paul VI jouait le jeu. Les supérieurs religieux jouaient le jeu !

 

Nous, qu’on nous nomme catholiques de gauche ou bien catholiques libéraux, tenus en suspicion depuis longtemps, cherchant à rendre le christianisme moins rebutant pour les contemporains, nous nous sentions confirmés dans notre intuition et notre effort.

 

Nous avions l’espérance que le dialogue entre l’Eglise et le monde moderne serait désormais possible, la poussière des siécles étant tombée. Il nous semblait que l’Eglise avait des forces pour cette tâche et ce défi, des forces dans la génération des acteurs du concile et des forces dans notre génération qui atteignait trente ans. L’Eglise catholique paraissait capable d’un renouveau, d’une mue.

 

Un grand corps se mettait en recherche, l’Église cherchait à comprendre son temps. L’année 1963, l’année de John Kennedy, de Krouchtchev et de Jean XXIII, fut une année joyeuse où les vieilles méfiances politiques, partout dans le monde, semblèrent s’évanouir.

 

Cette joie, cette espérance touchait certes un milieu restreint, déterminé, proche de l’appareil de l’Eglise. Dans notre enthousiasme, nous n’envisagions pas les conséquences à long terme du concile autrement que positives. Il y avait parmi nous une confiance naïve que les réformes ramèneraient à l’Eglise les hommes qui s’en étaient éloignés. L’Evangile était si beau, si fort, si vrai, que libéré des contraintes et des habitudes que Rome et la curie imposaient depuis plusieurs siècles, il rayonnerait de nouveau et serait accueilli volontiers. Nous serions de nouveau de plein pied avec la culture de notre temps et de ce fait la vérité chrétienne retrouverait son attrait. Sans doute de nombreux paroissiens, favorables à l’esprit du concile, mais moins impliqués dans l’Eglise, pouvaient être plus dubitatifs ou circonspects et voir les choses de plus loin.

 

Nous ne pouvions imaginer que peut-être la nouvelle liberté admise dans l’Eglise catholique donnerait simplement à certains l’occasion de s’éloigner silencieusement, ni que le passage brutal d’une politique de l’emprise ou de la peur à une politique de l’ouverture était aléatoire et risqué, comme le montra la fin de l’Ancien Régime en France. Nous n’imaginions pas que l’individualisme, qui devenait une culture en Occident, serait le mode le plus obvie d’interprétation du concile. Nous ne voyions pas que la séculaire barrière maintenue par l’Eglise catholique, gardienne des moeurs et des vérités, s’assouplissant en 1965, l’horizon des libertés pouvait se voir inconsciemment autorisé pour l’ensemble de la société en 1968, créant un tout autre contexte.

 

Aujourd’hui je reconnais chez nous alors une double naïveté, une naïveté intellectuelle d’une part, car l’attrait de l’évangile n’est pas évident pour beaucoup; une naïveté institutionnelle d’autre part, car un changement brutal dans les institutions n’est jamais simple et souvent dangereux.

 

En Europe, le concile a été grillé par une nouvelle mentalité qui repousse le christianisme de façon décidée, en particulier dans les jeunes générations, lui rendant avec usure la violence qu’il a lui-même pratiquée au long des siècles, ce qui crée un climat défavorable au message de l’évangile. En même temps, l’institution vaticane, depuis 1985, avec Jean-Paul II, et davantage encore depuis 2005 avec Benoît XVI, avec la curie, met en veilleuse le concile, quand elle ne s’y oppose pas ouvertement : elle donne le sentiment qu’elle ne veut pas et ne peut pas se réformer. Le prix à payer serait trop cher pour la structure hiérarchique. Dans ce climat, le côté réformateur du concile est inopérant depuis une vingtaine d’années.

 

Par ailleurs la limite du concile – le fait qu’il n’ait pas envisagé ou anticipé la difficulté de la foi dans le contexte intellectuel actuel – se marque nettement. « Le concile fut une affirmation sereine de la foi de l’Eglise. Les pères conciliaires ne se sont jamais demandé pourquoi, aujourd’hui, il est si difficile de croire. Ils ont présupposé l’existence d’une foi robuste chez les chrétiens et une large disponibilité à croire chez tous les hommes… Ils n’ont pas pris la mesure de l’indifférence religieuse. » Telle est l’appréciation du jésuite Joseph Thomas, en 1989, vingt-cinq ans plus tard (Vatican II, Cerf, 1989, p. 115-116 et 22). Appréciation qu’on peut reprendre aujourd’hui. Le philosophe André Glucksmann, lisant ces propos en l’an 2000, se demandait, lui, comment une telle « lacune » fut possible et rester longtemps inconsciente (La troisième mort de Dieu, Nil, 2000, p. 31-33).

 

Ceci pour le passé. Ce qui est très clair aujourd’hui est que le monde a changé intensément depuis 1960, depuis cinquante ans, en ceci par exemple que le respect des choix et libertés des personnes dans le domaine éthique et intime, qui n’était pas au premier plan à l’époque du concile, est devenu désormais une condition sine qua non de l’audition du message religieux. Après avoir assimilé le concile, il nous faut aussi assimiler les cinquante ans qui ont suivi ! Mais si l’Eglise catholique n’adapte pas ses enseignements et ses pratiques en ce qui touche le statut des personnes, ne risque-t-elle pas de devenir un petit groupe à part, ce qui est contraire à sa nature ? Et quel rapport l’Evangile qu’elle veut faire entendre entretient-il avec l’autonomie des personnes ?

 

* Jean-Claude Eslin est philosophe,
professeur à l’école de Commerce ESCP-EAP, à SUPELEC et à la Catho de Paris,
membre du comité de rédaction de la revue Esprit et enseigne au Centre Sèvres.
Il a notamment publié  « Dieu et le pouvoir. Théologie et politique en Occident  » (Éd. du Seuil, 1999)

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