Quand Dieu révèle son visage

Par Jacques Vermeylen*              

 

Pour le grand public tout au moins, ce texte est tombé depuis longtemps dans l’oubli. Dei Verbum (« La Parole de Dieu ») est pourtant un des documents majeurs de Vatican II, et sa qualification de « constitution dogmatique » est pleinement justifiée. La question posée est, en effet, cruciale pour tout chrétien et pour l’Église catholique comme corps social : comment Dieu se révèle-t-il à l’humanité ? En d’autres termes : sur quelles bases la foi des chrétiens repose-t-elle ? Ou encore : quelle parole fait autorité dans l’Église ? Les controverses à ce sujet n’ont manqué ni dans l’histoire du christianisme occidental, ni au Concile lui-même.

Un grand débat

Pour comprendre les controverses du Concile, il faut remonter haut ! Certains théologiens du Moyen Âge pensaient que Dieu se révélait par deux canaux : l’Écriture et la Tradition, ce qui permettait d’affirmer comme vérité révélée des propositions du magistère romain sans fondement biblique (ainsi, les dogmes de l’Immaculée Conception et de l’Assomption). Pour penser le christianisme, le recours à l’Écriture ne serait donc qu’une voie possible ! Les grands réformateurs du xvie siècle (Luther, Calvin et d’autres) ont affirmé, tout au contraire, le principe de la sola Scriptura : seule, la Bible permet de connaître Dieu et sa volonté. Ainsi, la lecture de la lettre de Paul aux Romains montrait que les mérites ne conduisent pas au salut : celui-ci est donné par pure générosité (sola gratia) à celui qui met sa confiance dans le Christ (sola fide). Cela relativisait bien des affirmations et des pratiques de l’Église, comme les indulgences, mais aussi la nécessité du prêtre pour présider l’eucharistie. En outre, profitant de l’invention de l’imprimerie, les Réformateurs ont diffusé la Bible dans la langue des gens (allemand, français…), ce qui a donné lieu à la pratique effective de la lecture biblique en famille, alors que jusque-là, seules les abbayes et des gens fortunés pouvaient lire les Écritures… en latin. En réaction, le concile de Trente fait de la Vulgate (traduction latine) le seul texte officiel de la Bible, limite en pratique sa diffusion et proclame que Dieu se révèle aussi par la Tradition non écrite (IVe session, 1546), mais sans préciser la nature du lien entre Écriture et Tradition.

Parmi les 70 textes préparés à partir de 1960 en vue du nouveau concile figurait un document intitulé De fontibus revelationis (« Les sources – au pluriel – de la Révélation »). Il réaffirmait la position anti-protestante du concile de Trente et des manuels catholiques classiques. Présenté à l’assemblée dès le 20 novembre 1962 (première session de Vatican II), ce texte est refusé par 1368 voix contre 822 et 19 nuls. C’est la première grande crise du Concile. Les « non » n’atteignent pas les deux tiers requis, mais Jean XXIII décide de demander au Saint Office (aujourd’hui Congrégation pour la doctrine de la foi) et au Secrétariat pour l’Unité des Chrétiens de former une commission mixte qui préparerait un nouveau document. Après une longue procédure et de nombreux amendements (Dei Verbum a connu cinq formes successives), c’est seulement le 18 novembre 1965 que ce texte sera adopté définitivement et promulgué par 2344 voix contre 6. Les pères du Concile avaient, en effet, le souci de parvenir à une quasi-unanimité.

Le contenu de Dei Verbum

La constitution dogmatique Dei Verbum est un texte assez bref. En voici la structure :

Préambule (n° 1)

1.      La Révélation elle-même (n° 2-6)

2.      La transmission de la Révélation divine (n° 7-10)

3.      L’inspiration de la sainte Écriture et son interprétation (n° 11-13)

4.      L’Ancien Testament (n° 14-16)

5.      Le Nouveau Testament (n° 17-20)

6.      La sainte Écriture dans la vie de l’Église (n° 21-26)

Le plan du texte en donne une des clés essentielles : les deux premiers chapitres parlent de la Révélation comme telle et de sa transmission ; les quatre derniers concernent la Bible, y compris les applications pastorales (chap. 6) de la doctrine exposée aux chap. 3 à 5. Tradition et Écriture ne sont pas des sources indépendantes l’une de l’autre, mais plutôt deux moments d’un processus dynamique. Pour les évangiles, par exemple, tout le monde admet aujourd’hui que la tradition orale de la mémoire de Jésus a précédé la mise par écrit de son enseignement et de son activité. Cette position ne contredit pas le concile de Trente, et elle est acceptable par les protestants ; bien plus, elle épouse le mouvement même de la communication du mystère divin : le Concile a dépassé « par le haut » une controverse de quatre siècles.

La nature même de la Révélation fait l’objet du chapitre 1. On y découvre que, par pur amour, Dieu a voulu se révéler en personne et faire connaître sa volonté, à la fois par des événements et par des paroles. Il « parle », ce qui est plus large que l’enseignement d’une doctrine. Cette communication a été préparée depuis l’origine de l’humanité, mais c’est le Christ qui est à la fois « le médiateur et la plénitude de toute la Révélation » (n° 2). La Révélation de Dieu ne se réduit pas à la communication de « vérités à croire », mais elle est d’abord rencontre du Christ, le Verbe fait chair. C’est un progrès spectaculaire par rapport à la doctrine classique, focalisée sur les dogmes : la notion de Révélation a une dimension relationnelle et christologique.

Le chapitre 2 souligne les liens étroits qui unissent la Tradition et l’Écriture, qui « jaillissent d’une source divine identique, ne forment pour ainsi dire qu’un tout et tendent à une même fin » (n° 9). Le document souligne ensuite que « la charge d’interpréter de façon authentique la Parole de Dieu, écrite ou transmise, a été confiée au seul Magistère vivant de l’Église » ; cependant « ce Magistère n’est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il la sert » (n° 10).

Le chapitre 3 traite trois questions liées entre elles : l’inspiration de l’Écriture, sa vérité et son interprétation. On sait combien ces questions ont agité les esprits au début du xxe siècle, au temps du conflit moderniste. Dei Verbum reprend ici les formulations des encycliques de Léon XIII (Providentissimus Deus, 1893) et de Pie XII (Divino afflante Spiritu, 1943). Relevons l’affirmation du n° 11 : « Il faut déclarer que les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu, pour notre salut, a voulu voir consignée ». C’est la vérité « pour notre salut », et non la vérité scientifique ou l’exactitude historique. Pour interpréter les textes, il faut rechercher l’intention des auteurs, et donc tenir compte des genres littéraires (n° 12) ; le concile confirme ainsi la position de Pie XII, qui a ouvert la porte au retour de l’exégèse « scientifique » dans l’Église catholique.

Après avoir présenté chacun des deux Testaments et les liens qui les unissent (chapitres 4 et 5), Dei Verbum souligne l’importance vitale de l’Écriture dans la vie de l’Église, la nécessité des traductions modernes (éventuellement en collaboration avec des chrétiens non catho­liques), la nécessité pour les théologiens de s’appuyer réellement sur l’Écriture et l’encouragement à la lecture de la Bible par tous les fidèles. Ce chapitre 6 rejoint les préoccu­pations et les pratiques des Églises protestantes, qui n’ont jamais cessé d’accorder à la lecture de la Bible une place essentielle.

La réception de Dei Verbum et ses enjeux

Aujourd’hui, la manière dont Dei Verbum parle de la Révélation divine et notamment de la Bible paraît très naturelle à la plupart des catholiques qui s’intéressent à ces questions. À l’époque de Vatican II, c’était loin d’être le cas : l’enseignement courant parlait encore des « deux sources » de la Révélation, comme si Bible et Tradition fournissaient chacune une partie du donné révélé ; la lecture critique de la Bible à l’aide des méthodes de l’exégèse moderne était encore suspecte aux yeux de beaucoup, et de toute manière la lecture de la Bible n’avait qu’une place minime dans la vie de la plupart des catholiques, y compris dans la liturgie. Pour écrire Dei Verbum, il a fallu un long travail de conversion intérieure… et des débats houleux. Pourtant le texte final ne consacre pas la victoire d’un camp sur un autre : il intègre aussi bien les vues nouvelles de la majorité conciliaire que des rappels des conciles antérieurs ou de l’enseignement des papes, pour proposer une vision apaisée, qui pouvait être acceptée par presque toute l’assemblée.

Dei Verbum a été reçu sans controverses majeures et a porté de nombreux fruits. La controverse avec le protestantisme à propos de la Révélation est dépassée, et des traductions œcuméniques (prévues dans le texte du Concile) ont vu le jour dans plusieurs langues. La lecture de la Bible, seul ou en petits groupes, s’est assez largement répandue, et la liturgie honore l’Écriture bien mieux qu’auparavant (nouveau lectionnaire bien plus riche, homélie sur les lectures bibliques). Les exégètes peuvent travailler tranquillement, et ils ont été encouragés en 1994, par la publication d’un important document de la Commission Pontificale Biblique, intitulé « L’Interprétation de la Bible dans l’Église », document qui souligne et légitime la diversité des méthodes exégétiques, ne condamnant que la lecture fondamentaliste. Le Synode romain de l’année 2008 était consacré à « La Parole de Dieu dans la vie de l’Église », donnant écho à Dei Verbum, sans apporter une perspective très nouvelle.

À ces observations positives, il faut malheureusement apporter quelques bémols. Certes, la lecture de la Bible a progressé dans le monde catholique, mais il y a encore bien du chemin à parcourir pour qu’elle devienne nourriture substantielle de toutes les communautés chrétiennes. À peu d’exceptions près, les documents pontificaux et épiscopaux utilisent la Bible comme avant Vatican II : au pied de la lettre, sans prendre en compte l’immense effort d’interprétation des exégètes, plus comme un ornement extérieur que comme la source d’inspiration majeure de la pensée. Surtout, peut-être, le rôle du Magistère comme interprète de la Révélation (n° 10) risque à tout moment d’être majoré. Comme pour d’autres dossiers, la réception du Concile n’est pas achevée.

* Jacques Vermeylen est professeur émérite de la faculté de théologie de l’Université catholique de Lille. Il est notamment l’auteur de :

Le Dieu de la promesse et le Dieu de l’alliance, Le Cerf, 1986

Dix clés pour ouvrir la Bible, Le Cerf, 1999

Le Marché, le Temple et l’Évangile, Le Cerf, 2010

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2 Commentaires

Classé dans comprendre le Concile

2 réponses à “Quand Dieu révèle son visage

  1. Jean-Pierre Gosset

    Finalement le Dieu Faillible selon l’observation 1/ (Jésus a choisi ses apôtres parmi les modestes de son temps, et l’institution a très vite choisi ses « chefs » dans la classe supérieure) m’est réellement accessible, alors que le Tout-Puissant m’est aussi étrange qu’étranger.

  2. Jean-Pierre Gosset

    Deux citations m’ont titillé, et une question majeure semble avoir été omise:

    1/ « Cette communication a été préparée depuis l’origine de l’humanité, mais c’est le Christ qui est à la fois le médiateur et la plénitude de toute la Révélation. »
    La temporalité assortie d’un lieu baigné dans une culture et les classes modeste de cette société crée une fracture entre avant et après, là et ailleurs. Qu’en disent aujourd’hui l’exégèse et plus largement la théologie? L’appartenance rapide quasi systématique des dirigeants de la nouvelle « religion » aux classes supérieures n’est-elle pas un imprévu de taille qui discrédite « Celui qui » a préparé dès l’origine la communication!?

    2/ « La Révélation de Dieu ne se réduit pas à la communication de vérités à croire, mais elle est d’abord rencontre du Christ, le Verbe fait chair. »
    Ce « ne se réduit pas » est aimable pour la « minorité conciliaire » n’est-il pas une falsification nécessaire au service exclusif de l’institution?

    3/ Comment aborder le mystérieux dont la bible est farcie?
    Cette question qui était déjà plus que dans tous les esprits il y a 50 ans est absente. Continuer aujourd’hui à faire comme si elle n’existait pas relève de la farce.

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