La mise en œuvre du Concile

Par Nicole Lemaître*

La clôture du concile en 1965 est le début d’une nouvelle aventure. Comme toujours, les évêques avaient quitté le concile dans la camaraderie, sinon dans l’unité et ils se retrouvaient face à des attentes locales avivées par la couverture médiatique inédite de l’événement. Trois ans durant, on avait beaucoup rêvé dans les paroisses et dans les communautés religieuses. L’Esprit suffisait-il à faire se rencontrer les attentes des uns et des autres ? Aujourd’hui, la documentation accumulée sur cette période et les statistiques diverses, les correspondances, les mémoires et les derniers témoignages des acteurs du concile, dont le pape actuel, permettent de mieux comprendre la houle déstabilisante qui a suivi le concile.

Ce concile est en partie la réponse aux frustrations des années 1950 qui avaient vu l’arrêt de toutes les entreprises issues des expériences de la guerre et la reprise en main par la Curie et le pape des clercs et des militants laïcs : prêtres ouvriers, exégèse et sciences de la nature, Action catholique… Mais il dit aussi la continuité catholique avec sa vision du sacerdoce ou du culte marial. Auparavant, une chape de plomb empêchait toute initiative au nom de la vision, grandiose il est vrai, d’une Église romaine voguant inchangée, protégée et close, sur la houle des temps. Jean XXIII avait parfaitement compris que le catholicisme risquait de s’étioler à force de pureté et de refus du monde, mais surtout qu’il reculait devant les autres religions, mieux  adaptées à l’écoute des laïcs. Il savait depuis la guerre que le contact avec les « hérétiques » était indispensable face à l’Islam ou aux religions asiatiques. C’est pourquoi il a soutenu la dynamique du concile contre la centralisation, le pessimisme à l’égard du monde et la peur de l’avenir.

Dans l’application des décrets, on relève d’abord les modifications introduites par Paul VI dans la Curie : la création de  Conseils pontificaux pour l’Unité (1966), les laïcs (1967), les non croyants,  la culture, Justice et paix (1967)… : l’ouverture vers les autres est réelle et orientée vers le développement de la planète.  Puis c’est surtout une approche nouvelle du droit qui est promue avec le code de droit canonique (1983) puis  le premier code oriental catholique (1990). Il faut remarquer que si la suppression du Saint-Office est confirmée, la Congrégation pour la doctrine de la foi reprend l’essentiel de ses attributions, mais pas l’essentiel de ses pouvoirs, ce qui est tout de même un changement.

Localement, c’est la révolution des Conférences épiscopales qu’il faut observer (1966 pour la France) dans une tentative de subsidiarité qui va se révéler timide mais qui a le mérite d’exister car les Synodes provinciaux étaient supprimés depuis le début du XVIIe siècle. Les synodes diocésains, avalisés par le Code de 1983, qui en fait des créateurs du droit, ont instauré une véritable coopération entre clercs et laïcs. Les conseils presbytéraux, ces lieux de travail en commun qui affirment la solidarité des prêtres et de l’évêque, ont peu à peu changé l’image du pouvoir épiscopal. Tous les prêtres ont aujourd’hui le même salaire et des conseils diocésains renforcent le pouvoir des laïcs dans leurs compétence : économique, patrimoniale… Ils rassemblent en effet religieux, prêtres, diacres et laïcs, hommes et femmes…

Pourtant Michel de Saint-Pierre, dans Les fumées de Satan, a dénoncé, dès 1976, des « abus » : les errances liturgiques, l’ignorance des hiérarchies et du célibat, la crise des œuvres, « minées par le marxisme ».  Mais les nouveautés liturgiques et la crise du sacerdoce datent de la guerre, qui a dissocié les prêtres de leur hiérarchie. Dire la messe dans les maquis, comme l’abbé Pierre, ou dans les camps de prisonniers voire de concentration (Dachau), en commun, sans ornements, sans calice ni patène, sans règles venues d’en haut…  dans une ferveur qui a profondément marqué les prêtres ou futurs prêtres, était sans retour, d’autant que depuis longtemps et pour longtemps encore les messes de jeunes supposaient l’abandon du latin, de l’orgue et du chant grégorien. Ce sont ces prêtres qui sont aux commandes après le concile. La communion au calice et dans la main, sa distribution par des mains laïques, comme dans les camps, ne sont pas l’invention du seul concile.

Quant à la crise de l’Action catholique, elle a commencé en 1945 par une suspicion bien normale entre les jeunes, leurs aumôniers et leurs évêques qui ont été trop proches de Vichy à leurs yeux. Dans les années 1960, l’ACJF et la JOC tendent à faire passer les intérêts politiques avant ceux de la religion. La plupart des syndicalistes et des Tiers-mondistes des années 1970 sont poussés au dehors par les évêques. Le fait que la Conférence épiscopale prenne position contre la lutte des classes ne résoud rien et des générations de militants préfèrent quitter l’institution entre 1965 et 1975. Ceux qui restent entendent bien défendre leur dignité selon le concile. Ainsi, le concile a bon dos en 1977, quand Mgr Lefebvre préfère entrer dans le schisme.

Certes, trouver dans le concile un bouc-émissaire à une crise de l’Eglise qui n’aurait pas dû être est facile. Mais la permanence de certaines critiques amène l’historien à faire des mises au point. Contre la vérité documentaire, on dit toujours dans les milieux qui n’ont pas oublié Vichy, l’Algérie française et les croisades anticommunistes : le concile a changé la liturgie, il a introduit l’anarchie, il a vidé les églises et tari les vocations. La crise est réelle, mais elle a été contenue plus qu’aggravée par le concile. Celui-ci a établi une participation active des fidèles à la messe grâce à la langue vulgaire et ouvert à la culture juive par la première lecture de la messe. L’admission des laïcs aux offices autant que la fraternité et le respect mutuel des liturgies œcuméniques puis interreligieuses sont-ils scandaleux ? Nous les croyons sans retour car conformes à la charité et à l’égalité évangéliques. L’avenir du concile est encore là, dans le pluralisme des Galilées nouvelles d’aujourd’hui.

* Nicole Lemaître est professeure émérite d’histoire à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Elle est membre de l’Académie catholique de France.

Parmi ses ouvrages :
Le Rouergue flamboyant. Clergé et paroisses du diocèse de Rodez (1417-1563), Paris, Cerf, 1988
L’Europe et les Réformes au XVIe siècle, Paris, Editions Ellipses, 2008

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5 Commentaires

Classé dans comprendre le Concile

5 réponses à “La mise en œuvre du Concile

  1. Jean-Pierre

    Merci beaucoup Nicole. C’est cependant avec Habermas que Ratzinger à traité le sujet en 2004, c’est sur cette base, radicalisée quand il est devenu BXVI, qu’a été lancé l’idée d’un « parvis des gentils » puis la « nouvelle évangélisation » *.
    Ce point de vue réservé, puis très critique de BXVI a été commenté ainsi par Jean Baubérot : « Benoît XVI oublie l’aspect positif de la sécularisation ».

    Benoît XVI retire de cette “dynamique complexe de la sécularisation ce qui lui semble négatif : “la crise du sens de la foi chrétienne et de l’appartenance à l’Église”. Mais il en oublie l’aspect positif : l’adhésion au christianisme n’est plus, comme dans la société de chrétienté, un conformisme social, quelque chose que l’on reçoit à la naissance et que l’on ne soumet pas à sa propre réflexion, mais un choix personnel.
    Il se trouve que cet apport de la modernité trouve ses racines dans le Moyen Âge chrétien, avec le soutien de la papauté à la création d’universités. Je pense que, faute de cette analyse dialectique globale, Rome risque de ne pas apporter la bonne réponse aux défis de la sécularisation.

    * http://www.lavie.fr/religion/vatican/benoit-xvi-lance-le-synode-sur-la-nouvelle-evangelisation-pour-lutter-contre-la-secularisation-09-10-2012-31764_17.php

    • LEMAITRE

      Merci pour cette intéressante discussion. Je suis globalement d’accord avec votre constat. Mais on use trop de ce mot pour expliquer des phénomènes qui sont bien plus complexes dès lors qu’on se penche dans la documentation et dans les périodes anciennes (15e-16e). Je crois que les historiens contemporains ou les sociologues auraient intérêt à comprendre les phénomènes qu’ils décrivent en observant le temps long et même très long. Si Rome n’écoute pas ce que dit actuellement. le corps social chrétien alors, nous allons vers des divisions analogues à celles du temps des Réformes, vers une Eglise de purs certes, mais une secte parmi d’autres.
      Nicole Lemaitre

  2. Jean-Pierre Gosset

    Nicole, ce qui est « sans retour » va plus loin que ces acquis irréversibles! Il y a un mouvement profond, que les Allemands l’appelle « sécularisation » à la suite de Jürgen Habermas: l’individu échappe à « la religion » (quelle que soit la religion). Concile ou pas, cela ne peut rien changer. Ce sens est très différent de celui que lui donne l’institution quand elle le limite aux aspects « matériels » (œuvres, pratique).
    Face à ce mouvement qu’elle feint d’ignorer – ni purement Français ni européen d’ailleurs – l’institution botte en touche en laissant tomber « il faut 100 ans pour voir les effets d’un concile ». Surréaliste et irresponsable!
    Oui, le discours du corps clérical montre à la fois sa proximité avec des « idéaux » fascisants et sa réprobation à l’encontre des humains qui, vivant et travaillant au cœur de leur temps, ne peuvent plus être traités comme du bétail de bergerie.
    Le schisme actuel – l’institution quitte l’Église – est mal parti pour être résorbé tant l’institution se révèle, au quotidien comme au sommet, incapable d’examiner correctement la situation.
    Exemple d’actualité. Il faut être dans un profond désarroi pour présenter au synode international « nouvelle évangélisation » une étude falsifiée sur « l’islamisation du continent européen ». Deux erreurs énormes sont faites:
    1/ évolution exponentielle durable des observations actuelles!
    2/ confusion religion/race/culture considérées comme se transmettant obligatoirement, quasi génétiquement. Il est abject de raisonner ainsi, et abject de se laisser abuser!!!
    http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2012/10/15/01016-20121015ARTFIG00708-islam-une-video-suscite-la-polemique-au-vatican.php

    • LEMAITRE

      J’aurais bien aimé en rester à Gauchet et son christianisme comme sortie de la religion, avec quelques nuances. Mais on met trop la « sécularisation » à toutes les sauces, en particulier américaine, actuellement et ce n’est plus Habermas. Les historiens et les sociologues ne savent plus ce qu’on doit mettre derrière le terme « sécularisation », c’est pourquoi je ne l’ai pas employé.
      Elle ne me semble pas toujours mauvaise en effet face à la remontée de religions identitaires et donc je suis d’accord avec la deuxième partie de votre intervention.
      Nicole Lemaitre

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