Pourquoi fait-on un concile ?

Par Bernard Meunier*

Un concile est une aventure dans laquelle les églises se trouvent embarquées sans l’avoir toujours bien planifiée ! Vatican 2 en est l’exemple le plus connu, avec son annonce surprise par Jean XXIII peu après son élection. Dès les siècles anciens qui ont vu naître les conciles œcuméniques, tout concile surprend l’église. Les acteurs du premier ont d’ailleurs mis un peu de temps à réaliser ce qu’ils avaient inventé !

De l’église locale au concile œcuménique

Au départ, des responsables d’églises locales se rassemblent entre voisins pour discuter sur des points difficiles de la vie ou de la discipline de l’église, par exemple à propos de la date de Pâques ou du schisme montaniste : cette pratique remonte à la fin du IIe siècle pour autant qu’on le sache. Ces conciles locaux se montrent tellement utiles que Cyprien, archevêque de Carthage au milieu du IIIesiècle, prend l’habitude d’en réunir deux par an pour toute l’Afrique du Nord, car la question de savoir s’il fallait ou non rebaptiser les hérétiques ou les schismatiques revenant à la grande église divisait tout le monde. Cette réunion des évêques d’une région deux fois l’an deviendra même une obligation canonique à partir du IVe siècle. Là s’est forgée la « conscience synodale » qui caractérisa l’Église ancienne et reste la marque propre des églises orthodoxes et orientales.

Pourquoi, un jour, cette habitude de réunir les évêques d’une ou plusieurs provinces va-t-elle changer d’échelle et concerner le monde entier ? Il y a eu une « première fois », à Nicée en 325 : regardons-la.

Deux facteurs sont nouveaux : 1) pour la première fois, l’empereur est chrétien, c’est Constantin, converti en 312. Il règne sur tout l’Empire, depuis peu réunifié. 2) le problème à discuter n’est plus disciplinaire mais doctrinal (l’arianisme). La question de foi engage l’Église entière.

Voilà donc le nouvel empereur chrétien poussé à convoquer pour la première fois les évêques du monde entier – oui, c’est l’empereur qui convoque les conciles, cela pendant tout le premier millénaire ! A Nicée les évêques viennent à près de 300, ce qui frappe les esprits. On a conscience de vivre un événement nouveau. Assez vite (mais tout de même 15 ans après), on donnera à ce concile le nom d’« œcuménique » pour le mettre à part.

Conciles et foi

Qu’est-ce qui s’y est passé ? L’Église a redit sa « foi » sous la forme d’un « symbole » de foi (un credo). C’est la première fois qu’une assemblée d’évêques en rédige un, il deviendra le credo de l’église universelle. C’était un signe fort : les évêques successeurs des apôtres redisent la foi des apôtres au monde de leur temps, avec des mots nouveaux (et qui mirent du temps à se faire accepter ! La réception de Nicée fut houleuse pendant 60 ans). C’est le seul concile qui fera cela : par respect pour Nicée, modèle et référence de tous les suivants, aucun autre concile œcuménique ne voudra rédiger un nouveau credo. « Nicée suffit » sera le mot d’ordre. Ce concile-là a fait un travail d’engendrement de la foi : ce n’est pas par hasard si c’est dans les années suivantes qu’apparaît l’expression « Pères de l’Église » : elle désigne alors, non pas tel ou tel auteur isolé, mais les Pères du concile pris comme un tout, qui sont « pères » parce qu’ils ont accouché de la foi. Les évêques sont vraiment successeurs des apôtres quand ils sont ensemble, et non isolément. C’est la grâce de la conciliarité : une communion d’évêques au service d’une communion d’églises.

Conciles et crises

La plupart des conciles après Nicée ont été aussi des conciles de crise. Quand les choses ne vont pas bien, quand des querelles doctrinales provoquent des schismes, on réunit un concile œcuménique. Et cependant le troisième concile (Éphèse, 431) provoque le schisme « nestorien » qui dure encore, le quatrième (Chalcédoine, 451), le schisme « monophysite ».

Pas fameux comme résultat ! Pourtant, le but était chaque fois l’unité : tout concile rappelle la foi commune telle que les conciles précédents l’ont dite. Dans l’Église, le concile œcuménique est investi d’un ministère d’unité, c’est son rôle.

Est-ce qu’un concile, c’est la démocratie dans l’Église ? Est-ce pour cela que nous tenons tant à Vatican 2, rempart d’une vox populi contre des tentations romaines d’hégémonie ? Pas sûr. Les évêques ne sont pas élus mais nommés… d’en haut. Mais ils sont davantage l’Église qu’un seul ! Parce qu’ils sont nombreux, parce qu’ils sont pasteurs et représentent les soucis, les attentes et les cultures de leurs églises, si bien que c’est la voix de tous finalement, même tamisée, filtrée, un peu déformée peut-être, qu’ils font entendre. Ils représentent (malgré leur procédure de nomination) des sensibilités diverses, et dans un concile ne décident pas seuls, ni par simple majorité : le fameux consensus est une réalité un peu mystérieuse, symbolique, difficilement quantifiable, et pourtant… il est porteur, plus qu’un vote démocratique, d’un élan commun et d’une espérance, car il vise plus haut que le simple décompte des opinions, il oblige à s’écouter et à s’entendre. En concile, l’Église est plus que jamais elle-même, à la fois famille où l’on se dispute, et lieu de communion où chacun est renvoyé à l’universel qui fait qu’on est ensemble. A travers les cahots de l’histoire, ce chemin de crête ne s’est jamais tout à fait effacé. Au-delà des structures pyramidales et des stratégies de pouvoir, le concile, réunion houleuse et imprévisible, redonne à l’Église le goût et le relief d’une histoire de famille.

 

* Bernard Meunier est directeur de l’Institut et de la collection des Sources chrétiennes.

Il a publié :

– Le Christ de Cyrille d’Alexandrie. L’humanité, le salut et la question monophysite, Paris, Beauchesne, coll. « Théologie historique », 1997.

-La naissance des dogmes chrétiens, Paris, Éditions de l’Atelier, coll. « Tout simplement », 2000.

-Les premiers conciles de l’Église. Un ministère d’unité, Lyon, Profac, 2003.

Advertisements

2 Commentaires

Classé dans comprendre le Concile

2 réponses à “Pourquoi fait-on un concile ?

  1. Philippe

    Personnellement je n’ai pas trop de problèmes avec les dogmes : ceux-ci restent du domaine de la théologie et non pas de la description de phénomènes naturels. Plus personne de sérieux ne dit que la terre a réellement été créée en 6 jours et heureusement (ce n’est même pas un dogme !). Au XIXe siècle, le cardinal Newmann, déjà, précisait que l’expression de ces dogmes était tributaire de l’époque pendant laquelle ils étaient énoncés, ce que je crois profondément. Je ne pense pas qu’à l’heure actuelle on remette en cause les trois personnes de la Trinité (même si la « personne » d’alors était un concept philosophique grec et sans doute parlerait-on différemment aujourd’hui) ou la résurrection du Christ…
    Par contre il me semble évident qu’en terme d’ecclésiologie, il reste un énorme travail à faire, même par rapport à Vatican II – la collégialité par exemple – et à explorer des pistes qui n’ont pas été abordées : ministères, place femmes dans l’Église, etc… Sans compter d’autres problèmes bien actuels : communautés paroissiales en déserrrance, eucharistie réservée aux « happy few » qui auront – rarement – une messe près de chez euxet aussi indifférence – et perte de culture – religieuse énorme… Du boulot, quoi…

  2. claudine onfray

    un concile pour demain
    mettre des mots nouveaux sur les dogmes
    la langue de l’Eglise n’est plus celle de 2012
    à la lumière des avancées scientifiques
    non pas dire autre chose fatalement
    dire autrement…………
    reprendre les questions non abordées par Vatican II
    sur les femmes ………sans les femmes en grand nombre et sans droit de décision??
    sur les couples sans les couples et sans droit de décision??
    on voit bien là que la structure de l’Eglise est en équilibre instable
    elle proclame et ne fait pas !
    car l’intérêt d’un concile entre hommes ordonnés est sans utilité pour notre monde
    c’est là le problème
    les temps ont changé
    l’esclavage n’existe plus, même au sein des familles , de l’Eglise
    revenir au Christ est urgent , à sa simplicité ,sa radicalité

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s